LIVRE II. - CHAPITRE IV. Î
verse le voile des apparences et se repose avec une tranquille certitude dans le contact de la réalité.
Seulement il faut apporter du soin, de Tattention, et un esprit impartial dans ces observations fondamentales. Aussi, nous pensons qu'il sera utile d'étudier de nouveau avec une plus grande attention ces deux grands faits capitaux d'où résulte la notion des esprits et des corps. C'est ce que nous allons entreprendre ; c'est la véracité de ces deux perceptions premières que nous allons défendre contre les argumentations des philosophes qui sont tombés dans les deux illusions que nous avons signalées.
Le système de ces philosophes est connu; il a eu ses défenseurs dans l'antiquité et dans les temps modernes, et il s'est relevé depuis quelques années des coups que lui avaient portés Reid et Royer-CoUard.
C'est le sensualisme, c'est le système de Condillac, restauré sous une forme nouvelle en Angleterre par M. Stuart Mill, et en France par M. Taine.
Substituer, comme objet de l'expérience interne, au moi sentant et voulant les sensations et les volitions elles-mêmes ; substituer, comme objet de Texpérience externe, au corps réel les images et les sensations, c'est la formule et le principe du sensualisme.
Dire que l'âme n'est connue que comme sujet ou récipient de sensations, c'est-à-dire d'une manière indirecte ; que les corps ne sont connus que comme causes de sensations, c'est-à-dire d'une manière indirecte; c'est, sous une autre forme, le principe et la formule du sensualisme.
Dire que les sensations sont tout, que le sujet des sensations internes et la cause des apparences qui semblent externes sont hypothétiques, chimériques, inconnaissables; nier l'existence, à titre de substance, du moi et des corps, nier par conséquent l'exia-
*m LE POSITTTISME ET LA SCIENCE EXPÉROfEXTALE.
tenre d'aoemie substaoce, c*est la dernière consé^pience. le terme extrême do sensualisme.
Cette dernière conséquence est, comme on le voit, la formule même da positivisme relative aux substances. Les substances n'existent pas. on ne peuvent êtres connues; les phénomènes apparents sont le seul objet de Texpérience. qui est elle-même la seule source de la science.
Le positivisme et le sensualisme sont donc intimement liés. Le sensualisme est la métaphysique du positivisme.
Dès rinstant donc que le positivisme sortait de Tabstention absolue que lui a prescrit son fondateur, dès l'instant qu'il cessait d*affirmer simplement la distinction du cûBaaissable et de l'inconnaissable et qu'il se résolvait à prouver son affirmation, il devait s'unir au sensualisme : c'est dans le sensualisme seul qu'il pouvait trouver un fondement logique et des preuves.
Or, à l'occasion du sensualisme, nous pouvons fsdre trois remarques.
En premier lieu, son principe, quoique faux et contraire à l'expérience, a une apparence plausible. D résulte de la plus naturelle des illusions, celle qui consiste à prendre l'apparent pour le réel, le signe pour la chose signifiée, la surface pour le corps entier.
En second lieu, une fois le principe admis, la déduction générale est très aisée, très facile et souvent très rigoureuse. Opérant sur des idées abstraites, déjà simplifiées par l'intelligence et figurées par des termes clairs, opérant sur de simples images sans profondeur, le sensualiste s'est débarrassé par avance de ce qui cause la vraie difficulté en philosophie, l'accord avec des faits réels et complexes, l'étude d'êtres profonds et mystérieux dans leur essence. Toutes les compUcations, toutes les obscurités ont été d*un coup rejetées dans la région, réelle ou chimérique, de l'inconnaissable .
La difficulté du système commence dès qu'il faut revenir aux faits, dès qu'il faut s'accorder avec le bon sens, dès qu'il faut expliquer certaines notions vulgaires, rendre compte, par exemple, de la croyance invincible que nous avons dans notre existence personnelle ; remplacer, pour la pratique de la vie, les notions