LIVRE II. - CHAPITRE IV. Î
vulgaires de corps par d'autres notions conformes à la théorie.
Ces difficultés sont graves ; elles sont même insurmontables. La logique du système veut que les sensations subsistent seules, qu'il n'y ait plus ni corps ni esprits. Elle réduit le monde entier à n'être qu'une fantasmagorie mobile d'ombres sans objets et sans spectateurs ; qu'une chasse étrange de fantômes sensibles qui se poursuivent l'un l'autre. Le bon sens, la conscience, les sens, l'expérience, protestent à la fois contre un tel système, et affirment, nonobstant toutes les théories des philosophes, que nous vivons dans un monde réel, et non dans le royaume des ombres de la fable antique.
Donc, principe faux, mais plausible en apparence, déduction aisée du principe par une logique abstraite, conséquences contraires au bon sens et à l'expérience, tel est le résumé de la doctrine sensualis te.
On comprend alors que dans une discussion avec le sensualisme, le défenseur des doctrines du bon sens peut prendre deux partis : il peut se placer à l'origine et discuter le principe du système ; il peut se placer en face des conséquences, montrer qu'elles sont absurdes et en conclure que le principe est faux.
Ce qu'il ne doit pas faire, c'est d'admettre le principe et d'essayer ensuite, par une discussion logique, d'en éviter les conséquences ; ce serait se placer sur un terrain où sa défaite serait certaine.
Nous aurons l'occasion, dans une autre partie de cet ouvrage, de combattre le sensualisme, en nous appuyant sur ses conséquences. Ces conséquences étant identiques à la thèse fondamentale du positivisme, la négation des substances et des causes, nous en montrerons l'absurdité dans la partie spécialement critique qui terminera cet ouvrage.
Dans ce moment, c'est au principe même que nous voulons nous attaquer. Nous voulons montrer que les sensations et les images ne sont pas le seul objet de l'expérience; que le moi est connu directement et non simplement comme récipient des sensations ; que les corps sont connus directement et non simplement comme cause des sensations.
Pour cela nous n'avons qu'une chose à faire. Nous n'avons
qu*à reprendre de nouveau et à mettre en lumière avec plus d'évidence nos deux expériences fondamentales : Tune qui révèle le moi, Tautre qui révèle les corps ; Tune qui fait connaître les personnes, Tautre qui fait connaître les choses.
C'est sur le terrain de Texpérience que nous nous plaçons. C'est à l'observation que nous avons recours ; ce sont les faits bien observés que nous prenons pour juges.
Nous examinerons d'abofd Tacte de conscience , et nous verrons que c'est le moi et noft la pore sensation qui s'y manifeste.
Nous examinerons ensuite la perception des corps, et là, nous aidant des études scientifiques récentes, nous montrerons qu'il y a une perception directe de la réalité matérielle, que cette perception se fait, non par une induction, mais par une interprétation naturelle, spontanée, véridique et concordante de certains signes sensibles ; que cette interprétation est la véritable observation et la véritable expérience, et qu'on ne peut en contester l'autorité sans détruire celle de toute espèce d'expérience.
Nous aurons ainsi établi l'existence des substances sur un fondement expérimental, et montré que nos adversaires sont condamnés par la méthode même dont ils prétendent se servir exclusivement.