‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 124 sur 320 · LIVRE 111. — CHAPITRE II. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE 111. — CHAPITRE II. 2i

sommes les mêmes individus séob qui avons commis autrefois des actes dignes de récompense qii de punition.

Mesurons la valeur de ce témoignage. Quelle que soitForigine du sentiment de la justice, il est certain que ce sentiment est très puissant sur les hommes. Il est puissant de deux manières, car il a comme deux faces. L'homme consciencieux craint d'être injuste; il est troublé par la pensée qu'il a commis ou qu'il peut commettre une injustice à Tégard de son prochain. Tout homme, même non consciencieux, se révolte dès qu'il croit qu'on lui fait une injustice. Ce sont des faits moraux d'une complète évidence.

Or, le sentiment de la justice repose d'une manière absolue sur la notion de l'identité personnelle. Sans Tidentité personnelle, il est absurde de faire payer aux sensations d'aujourd'hui la faute des volontés d'hier, de blesser ou de briser l'anneau d'une chaîne parce qu'un anneau précédent a été répréhensible. Aussi, dès qu'il y a le plus petit doute pratique sur l'identité personnelle d'un accusé, dès qu'on peut croire que celui qui a commis le crime et celui qui doit être puni ne sont pas une même personne, l'injustice saute aux yeux, et une condamnation, quand ce doute existe, révolterait à la fois la conscience du juge et celle de l'accusé.

Dès lors si la négation théorique de l'existence réelle du moi humain, énoncée par certains philosophes, pouvait à un degré quelconque passer dans la pratique avec une ombre quelconque de vraisemblance, si l'opinion que le moi est une illusion ou une simple collection de sensations pouvait acquérir dans l'esprit des hommes, un degré quelque minime qu'il fut, non pas de probabilité, mais seulement de possibilité réelle, ce doute se traduirait d'une manière quelconque dans la conduite des hommes, lorsqu'ils appliquent les idées de responsabiUté. On verrait un juge sensualiste hésiter à condamner un assassin à mort, de peur que celui qui doit être exécuté ne fût pas réellement la même personne que celui qui a commis le crime. On verrait un assassin sensualiste se plaindre de souffrir pour les fautes des sensations et des volontés passées, qui ne sont pas sa personne actuelle. On verrait un avocat s'appuyer sur cette idée pour ébranler la conscience des juges,

Comme cela n'arrive pas et que cela n'est jamais arrivé, il

2i4 LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.

s'ensuit que ta négation de l'identité personnelle est une pure forme de langage, que la certitude de cette identité est absolue, et qu'elle n'est pas ébranlée ie moins du monde en pratique par les argumentations des philosophes, même dans la pensée de ces philosophes eux-mêmes ; que la croyance à la réalité du moi humain subsiste invariable au milieu de tous les sophismes, comme le rocher que l'écume de la vague balaie et cache par instant, mais qu'elle ne peut déplacer.

Sans doute, prouver ainsi l'identité parla responsabilité c'est faire une induction, mais c'est une induction directe d'une puissance invincible ; la responsabilité est l'effet, l'identité personnelle est la cause ; mais l'effet et la cause sont intimement liés et l'effet est si manifeste qu'il communique à la cause sa pleine évidence.

Je sais bien que certains philosophes seront étonnés de ce mode d'argmnentation. Ils ont établi entre leur philosophie et le monde réel un fossé infranchissable et comme un abîme. Ils ont comme deux vies distinctes ; selon l'une, ils raisonnent dans leur cabinet; selon Tautre, ils pensent et agissent comme tous les hommes. Quand on s'adresse à eux, ils semblent répondre comme le valet de l'avare. Est-ce au philosophe ou à l'homme que vous voulez parler ?

C'est une méthode fort commode pour philosopher en paix, sans être troublé par les circonstances extérieures ; mais est-ce une méthode vraiment expérimentale et scientifique ?

La réponse dépend de la nature du sujet traité. Sans doute s'il s'agit de déchiffrer des inscriptions cunéiformes, d'intégrer une équation différentielle, ou d'écrire la monographie d'une espèce d'insectes, il est parfaitement logique de s'abstraire ainsi des circonstances ordinaires de la vie.

Mais quand on est philosophe et qu'on traite de l'homme, quand on prétend expliquer le moi humain, il est logique d'étudier les hommes, et parmi les hommes celui que nous connaissons le mieux, à savoir nous-mêmes. Entre la vie pratique et la psychologie, il y a le même rapport qu'entre la mécanique théorique et la mécanique appliquée, qu'entre la physiologie et la médecine. Il est donc étrange que le philosophe se refuse à s'appuyer sur ces faits évidents de la vie morale et sociale poui*

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