LIVRE III. - CHAPITRE IH. Î
Ton peut attribuer ce fait singulier que le positivisme, forme moderne de la négation de Tâme , est suspendu entre ces deux pôles opposés de la philosophie expérimentale , entre le système qui sacri&e le dedans au dehors , et celui qui sacrifie le dehors au dedans.
Considéré par son côté théorique et métaphysique , le positivisme est évidemment identique au sensualisme. L'un comme Tautre nient toute espèce de cause et de substance. A ce même point de vue, le positivisme est opposé au matérialisme , puisque le matérialisme prétend connaître la cause et la substance unique, à savoir la matière douée de force , et que le positivisme déclare ignorer toutes les causes et toutes les substances.
En pratique, cependant, le positivisme a très évidemment des tendances matérialistes. Le livre de M. de Blignières attribue formellement la pensée au cerveau ; la série des sciences , telle que M. Comte Ta exposée, exclut la psychologie et n'admet que la biologie, science de la vie considérée au point de vue physique, et la sociologie, science des hommes réunis à Tétat social, toutes deux ayant un objet extérieurement visible. C'est que, tandis qu'en théorie le positivisme est la négation des substances, en pratique il est surtout la négation de l'invisible; or, de la négation de l'invisible on arrive bien vite à déclarer que les choses visibles sont la seule réalité.
Quoi qu'il en soit, le matérialisme et le sensualisme, quand ils sont bien caractérisés, sont directement opposés l'un à l'autre. Tous deux s'attaquent au fait de conscience ; mais comme leurs propres natures, leurs attaques sont diverses.
Le matérialisme attaque le fait expérimental de la personnalité humaine, en contredisant directement ce fait et en expliquant les phénomènes psychologiques par la physiologie. II dit que le sujet de ces phénomènes n'est pas la personne simple et identique, parce que ce sujet, clairement connu, n'est autre que le cerveau, qui, lui, n'est ni simple n^ identique. U oppose donc à l'affirmation de la conscience une autre affirmation, fondée, à ce qu'il prétend , sur la seule expérience véritable , sur l'expérience externe.
Le sensualisme procède autrement. Il ne contredit pas le fait
de conscience, mais il Tesquive et le passe sous silence. Il ne prétend pas substituer à la personne humaine un organe matériel comme sujet de la pensée ; il met en question , ou il déclare chimérique, toute espèce de sujet des phénomènes psychologiques.
Le premier système combat la personnalité par une affirmation contraire, le second lui échappe par une prétention et une négation.
Le premier oppose à Texistence de Tàme les conséquences prétendues de la science, le second se voile pour ainsi dire dans sa propre ignorance, et rejette le sujet de la pensée dans la région des objets inaccessibles à Texpérience.
Nous allons [examiner successivement ces deux espèces d^objections. Nous étudierons ensuite un fort singulier système, qui cherche à réunir , malgré leur opposition , les objections de ces deux doctrines ; c'est la théorie de la connaissance de M. Taine. Nous aurons ainsi parcouru le cycle des principales objections modernes qui sont opposées au fait fondamental que nous défendons. Commençons par les objections sensualistes.
M. Stuart Mill est le véritable représentant du sensualisme moderne. Son sensualisme est pur et sans aucun mélange de matérialisme. S'il fallait qu'il penchàt'd'un côté, ce serait plutôt du côté de ridéalisme que du matérialisme ; il se rattache à Berkeley, bien plus qa'à d'Holbach ou à Broussais. Il est éminemment métaphysicien et psychologue. Sans pitié pour les corps qu'il chasse entièrement de la science humaine, il est moins rigoureux à regard des esprits, et reconnaît loyalement dans la conscience humaine quelque chose d'inexplicable.
Néanmoins, il est sensualiste, pleinement sensualiste, il déclare que nous ne pouvons connaître aucune substance, pas plus la spirituelle que la matérielle. Son système se formule dans ces deux définitions :