LIVRE m — CHAPITRE III
Les substances, ce sont les corps et les esprits, dont il donne immédiatement les deux définitions que nous avons indiquées plus haut :
Les corps sont les causes inconnues des sensations.
Les esprits sont les récipients inconnus des sensations.
Commentant ensuite ces définitions, il démontre d'une manière très logique, qu'étant donné de pures sensations et étant supposé qu'elles sont le seul objet de l'expérience, et que l'expérience est le seul moyen de connaissance, il est impossible de savoir rien de leur cause, si ce n'est qu'elle est leur cause, et rien de leur récipient, si ce n'est qu'il est leur récipient.
Les attributs et les qualités suivent naturellement dans leur ruine les substances, et il ne reste que deux objets de connaissance : les sensations, et les relations des sensations.
La cause de l'erreur est facile à apercevoir. M. Stuart Mill a raisonné sur les sensations comme sur des objets concrets, comme sur des notions expérimentales directes, et ne s'est pas aperçu qu'il avait affaire à des notions déjà abstraites, et dont la seule réalité provient de leur union avec ce moi qu'il déclare inconnu.
Il s'est bien gardé de se demander ce que^sont les sensations, et de chercher dans les sensations particulières réellement obser^ vées, des types de la sensation en général. Il aurait alors été ramené à l'expérience primitive que nous avons décrite, et aurait reconnu que ces sensations ne sont que des aspects divers du moi sentant personnel, unique et indivisible.
Il a au contraire détourné son attention de cette réalité intime de la sensation, parfaitement identique à la sensation elle-même, et qui n'est autre que le moi ; et il n'a examiné que l'extérieur, l'apparence pour ainsi dire de la sensation. Au lieu de considérer ce qui est commun à toutes les sensations, à savoir d'appartenir à une personne, il n'a considéré que les différences, les opposi- . tions et les relations de sensations entre elles.
Il a donc esquivé le premier fait expérimental , il a passé a côté, ne regardant qu^un côté de l'objet que la nature lui présentait^ et négligeant l'autre côté qui se serait manifesté avec une .. égale éi(^nce, s'il l'avait considéré «poc autant d'attention.
i38 LE POSITIVISME ET LA SOENCE EXPÉRIMENTALE.
Peutrètre aussi a-i-il fixé son attention principalement sur certaines sensations dont la fonction est de signifier le monde extérieur, telles que les couleurs et les sons, et a-t-il négligé d'examiner avec le même soin les phénomènes internes dans lesquels le moi se peint avec sa propre nature, tels que la joie, la dtvleur, les émotions, les actions. Qu'à Tégard des premières sensations, des sensations de Fouîe et de la vue, on puisse considérer le moi comme un spectateur et un récipient, cela se comprend. Mais quand la douleur le pénètre intérieurement, ou quand il réagit librement sur ce qui l'entoure, le moi n'est pas un simple récipient, il est patient ou il est acteur, et les qualités passives et actives qui constituent sa nature se manifestent pleinement et avec évidence \
Que ce soit donc pour avoir regardé principalement certaines sensations superficielles et semi-objectives, ou pour n'avoir regardé dans tous les phénomènes internes que le côté extérieur, les relations de ces phénomènes entre eux, et avoir négligé le côté intime, la nature propre de ces phénomènes, que l'attention aurait pu lui découvrir ; toujours estril que M. Stuart Mill a mal observé les faits. Il ne les a observés que d'une manière incomplète et partielle ; il n'a vu qu'une partie des faits et qu'une partie de chaque fait, et c'est avec ces données incomplètes qu'il a construit son système.
S'il n'avait fait que cela , ce serait une erreur pardonnable et naturelle ; mais il a fait davantage^; une fois son système construit, il a voulu, bon gré mal gré, y faire rentrer les faits qu'il n'avait pas primitivement remarqués, il a faussé et dénaturé le fait de la personnalité humaine, la réduisant à n'être qu'une chaîne de faits de conscience '. En un mot, il a fait ce qu'il voulait éviter de faire, il a essayé d'imposer aux faits le joug d'une théorie.
Rien donc dans Tanalyse de M. Stuart Mill ne contredit ni ne détruit l'expérience fondamentale que nous avons exposée. En passant à côté de cette expérience, en glissant ainsi, dans ce passage délicat, entre l'abstrait et le concret, M. Stuart Mill a mon-
« Voir plus loiD, livre V, ch. vii.
* Sli I, Phiiotophtê de Hamiiton, ch. xi.