CHAPITRE YI
DES OBJECTIONS OPPOSÉES AU FAIT DE CONSCIENCE, AU NOM DE CERTAINS FAITS ACCIDENTELS ET EXCEPTIONNELS
Nous avons discuté les objections opposées au témoignage de la conscience sur la personnalité humaine, au nom des expériences physiologiques. Nous avons vu qu elles sont absolument nulles, Texpérience interne qui nous révèle notre existence personnelle, étant absolument distincte de Texpérience externe.
Nous allons maintenant discuter des objjections d'un autre ordre, qui sont faites, soit par les matérialistes, soit par les sensualistes, et en général par tous les ennemis dû spiritualisme. Elles ont pour but de contester le témoignage universel, normal et régulier de la conscience au nom des exceptions de ce même témoignage. A cet effet, les adversaires du spiritualisme vont chercher divers faits d'hallucination, de rêve, d'aliénation mentale même ; ils apportent ces faits comme des documents nouveaux, comme des découvertes scientifiques d'une haute importance ; ils les entassent comme les matériaux d'une science nouvelle; ils prétendent s'en servir pour faire une nouvelle psychologie, à l'exemple des historiens modernes qui, au moyen de chartes paléographiques ou d'inscriptions récemment déchiffrées, refont à nouveau l'histoire de certains peuples anciens.
M. Taine, en particulier, dans son livre de l'Intelligence^ abuse
t64 LE POSITIVISME ET LA SaENCE EXPÉRIMENTALE.
de ce genre de démonstration. Hallucinés, hommes qui rêvent éveillés, noctambules, somnambules, aliénés de toute sorte, phénomènes d'hypnotisme, cas pathologiques insolites, recueillis sur les carnets médicaux dans tous les pays du monde, passent dans son livre devant le lecteur étonné, comme une file d'oiseaux étranges qui poussent chacun son cri discordant.
Seulement on se demande vraiment à quoi bon cet appareil, et ce que tous ces faits prouvent.
L'auteur veut-il prouver qu'il existe des hallucinations, des cas de folie singuliers, des accidents de mémoire étranges, des rêves et des cauchemars qui placent le patient dans un état anormal?
Hélas ! Nous le savons déjà. Il y a longtemps que Thumanité se sait sujette à ces misères.
Yeut-il nous apprendre que ces hallucinés perçoivent des objets qui ne sont pas réels, que les fous raisonnent autrement que les gens sensés, que dans le rêve les idées ne se suivent pas comme dans la veille?
Nous le savons déjà, et si le seul but de l'auteur était de nous apprendre cette vérité élémentaire, il aurait bien mal employé son temps, et bien mal placé son érudition.
Veut-il nous dire que ce sont les fous, les hallucinés, les gens qui rêvent qui ont raison, que la vérité est de leur côté, et que les hommes éveillés, de bon sens et non hallucinés, se trompent ? Ou, sans aller aussi loin, voudrait-il nous faire admettre que la veille et le rêve, l'hallucination et la perception, la folie et la raison sont équivalents, que les gens prétendus sensés ne sont que des fous de même espèce que les autres, seulement qu'étant devenus plus puissants par une sorte de sélection naturelle, ou s'étant entendus entre eux, ils ont méchamment enfermé d'autres fous, plus faibles et moins habiles dans des cabanons?
A prendre à la lettre certains passages du livre de M. Taine, sur le caractère hallucinatoire de toutes nos sensations, sur les illusions sans nombre au milieu desquelles nous vivons,, sur la folie qui est toujours à la porte de Tesprit, on pourrait croire que telle est sa pensée, mais nous convenons qu'il la cor-