‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 144 sur 320 · LIVRE III. - CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III. - CHAPITRE VI

Tige dans d'autres passages; il dit en efTet que la « perception est une hallucination, mais une hallucination vraie » et que, « bien que Tesprit s'avance au milieu du pèle-mèle des délires monstrueux et des folies hurlantes, il s'avance presque toujours impunément pour s'asseoir dans la conscience véridique et le souvenir exact : que, bien que la nature nous trompe toujours, elle nous trompe pour nous instruire. ^ »

Mais alors, encore un coup, que veut-il prouver, ou plutôt que veulent prouver les nombreux auteurs qui citent ces faits avec tant de complaissance, et s'appuient sur eux pour nier l'existence personnelle du moi ?

Voici, ce me semble, quel est le but, ou du moins, quelle est la conséquence, voulue ou non, de ce recours habituel à ces faits étranges et exceptionnels.

Le premier effet de l'accumulation de ces faits est de troubler la pensée du lecteur, de lui causer un certain malaise, de lui faire mettre en doute les choses qui lui paraissent les plus certaines. Par là, il est préparé à ce que désirent les philosophes de l'école moderne, c'est-à-dire, à rejeter toutes les traditions, toutes les croyances vulgaires, à s'imaginer qu'en philosophie tout est à refaire, et que tout ce qu'on a cru jusqu'à présent est absurde.

Le second effet est de donner, en apparence et tout à fait à tort, une certaine prédominance à l'expérience externe et physique, sur l'expérience psychologique. L'homme et sa pensée étant mis en suspicion par suite de ces accidents que leur accumulation artificielle fait paraître beaucoup plus fréquents, relativement à la totalité des faits de conscience, qu'ils ne le sont réellement, il semble qu'on ne puisse avoir confiance que dans les corps dont les lois sont invariables, dans les substances chimiques qui ne sont pas sujettes à ces anomalies , dans les astres qui ne dorment pas et ne deviennent jamais fous. Rien de plus faux que cette conclusion ; en effet, nous ne connaissons ces corps chimiques et ces astres qu'au travers de nos organes et au moyen de nos perceptions, de nos jugements, de nos inductions.

* Taine. L'Inieliigence^ tome II« p. 20.

t66 LE POSITIMSME ET LA SaENCE EXPÉRIMENTALE.

Si donc les facultés de rhomme étaient arguées d'erreurs : si le corps humain devait être considéré comme un réactif irrégulier et indigne de confiance, si l'homme qui expérimente pouvait être à volonté considéré comme un fou ou un halluciné, Texpérience externe s'écroulerait comme Texpérience interne, et toute notre science des corps perdrait sa certitude. Hais nous avons vu que pour faire prendre le change aux esprits déjà dévoyés de notre époque, des sophismcs trèâ grossiers sont plus que suffisants ; aussi nous ne doutons pas que bien des esprits n'aient été portés au matérialisme par cette simple pensée que la matière n'est pas sujette aux accidents du sommeil et de la folie, oubliant que ce n'est que par notre esprit, sujet à de tels accidents, que nous connaissons la matière.

Enfin les adversaires du spiritualisme espèrent, qu'une fois ces faits singuliers et accidentels admis à servir de preuve contre le témoignage régulier de la conscience, il s'en trouvera qui démentiront directement ce témoignage.

Nous avons répondu d'avance à toute cette argumentation spécieuse, en posant les deux principes qui régissent l'emploi des faits exceptionnels et tératologiques dans les sciences d'observation.

Le premier est que ces faits ne doivent être observés qu'après les faits réguliers et normaux.

Le second est qu'ils ne peuvent que compléter et non contredire le témoignage des faits conformes à Tordre général.

Mais il importe de rendre ces principes plus évidents, et de montrer comment ils s'appliquent d'une manière spéciale au cas de la folie, du rêve et des autres irrégularités des facultés intellectuelles.

Commençons par bien définir l'état normal et régulier des fonctions intellectuelles, celui qui doit être considéré comme l'état d'ordre, comme le type auquel les autres se rapportent.

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