LIVRE III. — CHAPITRE VI
Cet état comprend trois conditions, la raison^ la veille, et Tabsence d'hallucination actuelle des sens.
Il est opposé à la folie, au sommeil ou au rêve, et à ces hallucinations partielles des sens qui, sans priver de la raison, font voir les objets autrement qu'ils ne sont, ou si Ton veut, qu'ils ne paraissent dans l'état normal.
Ce qui caractérise cet état normal, c'est la concordance exacte qui existe entre les diverses pensées, les divers jugements , les diverses prévisions d'un homme raisonnable et éveillé pendant le cours de sa vie, et la concordance semblable qui existe entre les pensées, les jugements, les prévisions de tous les hommes qui sont dans le même état sain et normal.
Un homme dans son bon sens et à l'état de veille sait où il se trouve, où il était hier, quels sont les objets qui l'entourent, quels sont les dangers qui le menaceront s'il prend tel chemin ou commet telle action. Toutes ces données s'accordent ensemble, et lui permettent, par de sages inductions, résultant de l'accord de ces faits, de diriger prudemment sa vie.
Ce que cet homme sait, les autres hommes le savent. Comme lui ils savent qu'il ne faut pas enjamber un parapet, de peur de tomber dans la rivière, ni manier un fusil chargé, de peur de causer un accident. Leurs jugements sont d'accord. C'est cet accord qui maintient l'ordre de la société , de même que c'est Taccord des expériences de tous les hommes raisonnables qui fait la certitude de la science.
Les perceptions et les sensations de l'homme qui rêve sont au contraire incohérentes, désordonnées, en désaccord entre elles et en désaccord avec celles des autres hommes ; il en est de même des jugements et des pensées d'un fou; c'est parce qu'elles sont étrangères à l'ordre général des pensées des hommes, qu'on donne aux malheureux qui sont atteints de cette infirmité le nom A' aliénés.
Ceci posé, je n'ai point l'intention d'entrer en discussion avec les sceptiques, qui se servent du fait de la folie , du rêve ou de l'hallucination, pour mettre en question toute certitude.
Quand nous nous croyons éveillés , ne rêvons-nous pas réellement? Les hommes raisonnables ne seraient-ils pas des fous
plus conséquents dans leur folie et ne se doutant pas de leur folie? Le monde extérieur tout entier ne serait-il pas Teffet d'une hallucination universelle et perpétuelle? La concordance qui existe entre les impressions et les jugements de tous les hommes raisonnables et éveillés, ne serait-elle pas Teffet, non de la vérité, mais d'une forme subjective , universelle et régulière de l'esprit humain ?
Nous ne discuterons pas ces questions ; ce serait sortir de notre sujet, et entrer dans la question générale de la certitude.
Nous supposons admise en général cette donnée première, que l'expérience est digne de foi , que l'observation des faits , quand elle est bien faite, est véridique. Notre seule intention, c'est de montrer que le témoignage de la conscience, qui atteste notre personnalité , est un témoignage expérimentalement vrai , c'est-à-dire conforme aux règles de l'expérience , aussi vrai que toute autre vérité expérimentale. C'est là notre thèse unique. Quant à savoir si la vérité expérimentale est la vraie vérité, i^ faut en supposer une autre par derrière celle-ci, et une troisième derrière la seconde , nous n'avons pas l'intention d'entrer dans la discussion de cette question, que. nous trouvons parfaitement oiseuse.
Or, on ne saurait nier que la vérité expérimentale ne soit celle qui est constatée par les observations des hommes doués de raison, éveillés, et non actuellement hallucinés. Il est possible que les fous fassent des observations et les notent sur leurs carnets ; mais qui voudrait apporter ces carnets en preuve d'un fait réel? Les fous peuvent être observés, ils sont la matière de l'observation, ils ne sont pas des observateurs dignes de foi.
Un homme qui rêve ne saurait, pendant qu'il rêve, faire des expériences. Tout ce qu'il pourrait faire serait, quand il est éveillé, de noter le souvenir de ses rêves. Un homme qui est sous le coup d'une hallucination de la vue ou de l'ouïe, peut observer ses propres impressions, mais il ne peut pas se servir du témoignage de son sens halluciné pour connaître la réalité.
Toute expérience suppose donc les trois conditions que nous avons énoncées. Toute observation bien faite suppose ces trois conditions dans l'observateur*