‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 146 sur 320 · LIVRE m. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE m. — CHAPITRE VI

Dès lors, les faits de sensation, de perception et de jugement, qui sont accomplis quand ces trois conditions sont remplies, sont les faits normaux et réguliers ; les autres, quels qu'ils soient, sont des faits exceptionnels, irréguliers, pathologiques ou tératologiques.

Or, cela étant, il est évident en premier lieu que l'étude des faits réguliers doit précéder celle des faits exceptionnels ; que celui qui n'observerait que cette deuxième classe de faits, qui prétendrait tirer des règles de ce qui n'est que l'exception, opérerait comme un zoologiste qui , n'ayant observé que des veaux à deux tètes ou des chinu à trois pattes, déclarerait que tous les veaux ont deux tètès^ïl tous les chiens trois pattes.

Il faut donc faire précéder l'étude de l'exception de celle de la règle. Or, cette étude de la règle, elle est faite depuis longtemps. Elle consiste dans la série immense des observations que nous faisons tous les jours, soit des phénomènes internes, soit des laits extérieurs qui tombent sous nos yeux. Pour n'être pas technique et scientifique, pour ne pas se servir de termes nouvellement traduits du grec et du latin, cette observation continuelle, cette expérience de tous les jours, n'en est pas moins une expérience et une observation. Nous faisons des expériences, comme M. Jourdain faisait de la prose, tout le long du jour et sans le savoir.

Or, lorsqu'on passe aux expériences savantes, aux expériences techniques, aux cas pathologiques, il faut toujours se rappeler que cette expérience de chaque jour et de tous les hommes, a dû précéder celle que font les médecins , qu'elle a ses droits et ses titres qui ne peuvent être contestés.

Que peuvent donc faire les expériences savantes? Elles peuvent compléter les notions vulgaires, les préciser, les corriger peutêtre sur certains détails, mais elles ne peuvent jamais les contredire en fait ni les détruire. Elles peuvent nous apprendre de nouvelles choses que nous ignorions , elles ne peuvent pas nous désapprendre ce que nous savons. Le bon sens, avons-nous dit, est la première approximation de la vérité dans tous les ordres, dans celui de l'expérience comme dans celui de la raison ; la science technique, qui n'est qu'une addition ou une correction,

ne saurait le détruire. Quand on bâtit le second étage d^nne maison f il faut faire attention à ne pas détruire le premier.

Ainsi , que Ton se ser>'e des études pathologiques pour examiner en détail le mécanisme de la perception des corps, cela est permis , pourvu qu'on ne nie pas le résultat de cette perception. Que Ton se serve de Tobservation du rêve, du somnambulisme on de la folie, pour essayer de résoudre la difficile question de Tassociation des idées, de cette évolution interne dont la loi nous échappe, rien de mieux, pourvu qu'on ne conteste pas la valeur de ces idées et des jugements évidents que produit leur rapprochement. Mais qu on ne vienne jamais,, davis aucun cas, apporter le témoignage d'un halluciné contre cehii d'un homme dont la vue est saine ; celui d'un fou contre l'unanime témoignage de gens qui jouissent de leur raison ; celui d'un homme qui rêve contre celui de ce même homme éveillé. Que Ton n'oublie jamais que ces faits étant exceptionnels, ne doivent pas être érigés en règle, que s'il y a en eux des combinaisons de lois cachées , il y a aussi des accidents et des désordres qui doivent être éliminés, et que la seule manière d'utiliser ces faits, c'est de les comparer aux faits types , aux faits réguliers, à ceux qui correspondent à l'expérience la plus^j^j^Raine, la plus facile et la plus vulgaire.

Ajoutons que C6# faits peuvent très bien rester longtemps inexpliqués, et qu'il serait absurde de nier ou de dénaturer des faits réguliers, pour faire rentrer dans la règle des faits dont le caractère est l'exception. L'explication pourra venir plus tard; elle résultera peut-être do la science. Seulement la condition essentielle, la condition principale de ce progrès, c'est que la science ne détruise pas ses propres principes, ses propres fondements, en laissant ébranler les lois générales et les faits qui sont placés à la base même de l'édifice qu'elle construit.

Ces principes posés, il est facile de reconnaître que tous les hommes éveillés et ayant leur bon sens, croyant être des per-

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