LIVRE m. - CHAPITRE VII
Ce serait un spiritualisme bas et grossier, puisqu'il supprimerait la partie supérieure de l'âme, mais ce serait un système soutenable.
Si M. Taine était matérialiste pur, il dirait :
Le cerveau existe; c'est une substance; les sensations et les mouvements sont deux ordres de phénomènes correspondants de cette substance ; ce sont les deux faces d'une substance unique.
Mais M. Taine n'est ni spiritualiste, ni matérialiste, le vi'ai nom de son système c'est le phénoménalisme pur.
Dès lors, pour identifier le physique et le moral, il faut, non pas attribuer les faits des deux ordres à une même substance, ù un même sujet, mais les identifier entre eux, et déclarer qu'il so peut que la sensation et le mouvement intestin des centres cérébraux soient un seul et même événement *.
Cette proposition étrange, M. Taine l'affirme, et l'explique en disant d'abord que les sensations, c'est le fait vu par dedans^ et le mouvement, le fait vu par dehors ; et ensuite, que la sensation est le fait véritable ; le mouvement, le signe ou le substitut du fait.
Ce que signifie vu par dedans^ et vu par dehors^ quand il n'existe ni corps, et par conséquent, ni dedans ni dehors matériels, ni esprit, c'est-à-dire ni sujet voyant, ni dedans ni dehors métaphorique ; ce que signifie un signe ou un substitut, quand il n'y a personne qui comprenne le signe et l'interprète, l'auteur ne l'a pas expliqué, et nous ne pouvons nous charger de l'expliquer à sa place.
Quoi qu'il en soit, pourvu qu'on passe sur cette difficulté, l'union du physique et du moral se trouve expliquée par leur identité. Désormais il n'y a plus, d'une part, des sensations et des images, et d'autre part, des mouvements cérébraux ; ces deux éléments se confondent, il n'y a plus que des sensations-mouvements qui, se propageant et se reproduisant, deviennent des images-mouvements.
Nous pouvons passer maintenant au quatrième point de la doctrine, qui est plus singulier que les précédents, la théorie de la connaissance.
• L'Inteiiigence, I** partie, livre IV, p. 360.
»2 LE POSrmiSME ET LA SdENGE EXPÉRDfE^ITALE.
Comment se produit ce Eail. en apparence distinct des sensations et des images, que nous nommons la connaissance? D'oo provient Taffirmation ? C'est ce qu'il s*agit d'expliquer.
Les sensations et les images ont toutes une propriété commnne très étrange. Elles sont hallucinatoires. Toute sensation et toute image contient en elle-même un jugement aflirmatif spontané, lequel estons fondement logique. Ce jugement affirme l'existence d'un objet extérieur, correspondant à l'image on à la sensation : il Taffirme toujours, que l'objet existe ou n'existe pas^
Toute connaissance commence donc par une hallucination, c'est-à-dire par une illusion. .
Mais rillusion est suivie de la rectification. Cette rectification est produite par une hallucination contraire qui est prédominante. Il s'établit entre les sensations et les images une sorte de lutte et de concurrence \îtale, analogue à celles que Darwin attribue aux espèces animales.
Les plus fortes l'emportent et s'affirment à titre de perception d'un objet réel et actuel ; les plus faibles cèdent, reculent, et passent à l'état, soit de souvenirs, soit de simples images; elles sont niées par les plus fortes.
Il semblerait que, dans ce conflit, l'illusion qui se trouve dans tous les jugements devrait prévaloir plus souvent que la vérité; il semblerait que toute sensation et toute image étant hallucinatoires par nature, l'accord avec la réalité ne devrait être qu'un pur accident, et, par conséquent, un phénomène très rare.
Nullement. Les sensations vraies qui correspondent à des objets réels prédominent en général sur les autres. Cela n'est pas nécessaire, le contraire arrive souvent, mais cela arrive cependant ordinairement, assez ordinairement pour que la perception, qui est une hallucination, puisse être appelée une hallucination vraie'.
Si maintenant vous demandez à l'auteur pourquoi cela arrive, il répond que c'est parce que la nature nous trompe pour nous instruire.
L'auteur ne nous dit pas qui est cette nature, ni pourquoi étant
« Vtntelligencey II« partie, livre 1«.
■ Ibidem, II* partie, p. 414 et 457.