LIVRE UT. - CHAPITRE VII. f
si mensongère, elle est si digne de foi. Nous examinerons ailleurs quelle est la valeur réelle de cette réponse. Pour le moment, puisque Fauteur s'en contente, ne la contestons pas et passons outre.
Nous sommes maintenant préparés à aborder le grand sujet du livre, la doctrine capitale qui doit triompher du spiritualisme, la théorie de Y illusion métaphysique du moi.
Il est certain en eifet, que les sensations-mouvements et les images-mouvements dont la collection constitue à la fois le cerveau et le sujet pensant, outre Thallucination générale qui les porte à croire qu'elles représentent des objets extérieurs, sont sujettes à une autre hallucination plus étrange encore, et toute contraire à la première. Elles se figurent toutes ne former qu'un seul être, qu'un seul individu, être intérieures à un certain sujet commun. Elles croient former une personne. Elles disent moi. Gela, c'est un fait constant.
• Néanmoins comme il existe également un dogme indubitable, selon H. Taine, à savoir que toute substance n'est qu'une collection de phénomènes et tout individu un système de faits ; il est certain également que ces sensations -mouvements et ces images-mouvements se trompent en se croyant une personne unique.
Reste à savoir pourquoi et comment elles se trompent ainsi. On pourrait répondre que la nature qui tout à l'heure les trompait pour les instruire, les trompe cette fois pour tout de bon et pour les égarer; mais cette réponse, si simple et si naturelle pourtant, ne satisfait pas l'auteur du système.
Il consacre 45 pages de son livre à nous expliquer comment, n'étant pas nous, nous croyons être nous-mème, ou plutôt comment nos sensations et nos images croient être nous, et se trompent en le croyant*.
J'avoue qu'ici je renonce à traduire la pensée de l'auteur.
L'effort nécessaire pour raisonner sur des sensations sans sujets, pour se représenter des choses aussi étranges et aussi contraires au bon sens est vraiment trop pénible. Lorsqu'on essaye de fixer ainsi sa pensée sur ces conceptions insolites, on éprouve
« Vhteitîçenee, tome II, p. 169 à 214.
une sorte d'éblouissement, on craint de devenir halluciné soimême et de douter de sa propre personnalité, comme les fous dont Fauteur invoque si souvent le témoignage. Je préfère donc renvoyer ceux que cette question intéresserait au livre lui-même.
Ils y verront comment nos facultés sont des nécessités permanentes de faits, comment les événements qui seuls composent notre être, ont la propriété, à leur second moment, d*apparattre comme internes ; comment se forme Fidée d*un dedans stable, comment les sensations refoulées par d^autres sensations, deviennent des souvenirs, comme des acteurs qui, après être rentrés dans les coulisses, reparaissent dans le fond du thé&tre. Ils y trouveront en outre l'explication du mécanisme de la mémoire; ils y verront, démontée pièce à pièce, une ingénieuse machine dont l'effet habituel est de faire sortir comme d'une boite à surprise la vérité de l'illusion et le souvenir exact^des délires monstrueux et des folies hurlantes.
La méthode du reste est toujours la même : ce sont toujours des facultés constamment erronées et hallucinatoires, qui cependant doivent en résultat final être considérées comme véridiques.
Les erreurs possibles sont prouvées par une série de personnages hallucinés et aliénés, ou à l'état de rêve, qui apparaissent périodiquement ici comme dans tout le reste du livre; la'rectification des erreurs se fait toujours par une combinaison d'illusions qui se combattent Tune l'autre, et qui ne paraissent avoir d^autre garantie que cette même nature qui nous trompe toujours, mais pour nous instruire, nature qu'il faut croire véridique quand elle nous fait connaître nos faits passés, et trompeuse quand elle nous assure de notre identité.
Tel est le système que M. Taine a entrepris de démontrer dans son livre de V Intelligence, Nous l'avons exposé de notre mieux, nous avons fait de sérieux efforts pour pénétrer et rendre la pensée de l'auteur. Si nous nous sommes trompé, c'est involontairement et nous sommes prêt à rectifier notre erreur.
Que dirons-nous maintenant du système en lui-même ? Il est évident qu'il contient plusieurs points à tout le moins fort difficiles à admettre, tels que l'identité de la sensation et du mouvement, l'hallucination normale et régulière qui produit cependant