LIVRE III. — CHAPITRE VII. t
ble en apparence un tout autre système, un système qui n'est pas celui dé M. Taine, et qu'il serait injuste de lui imputer. Il tend à démontrer l'absolu matérialisme dans toute sa bassesse. Comment M. Taine a-t-il pu ne pas prouver ce qu'il soutient réellement et prouver autre chose , comment, ayant comme doctrine personnelle un idéalisme très subtil , enseigne-t-il en réalité , un grossier matérialisme ? c'est ce qu^il va être intéressant d'examiner. Ce sera une occasion d'appliquer, pour répondre aux arguments d'une apparence plausible que contient le livre de l'/wtelligence^ les principes que nous avons exposés plus haut, et de mettre encore en pleine lumière l'évidence du témoignage primitif de la conscience.
Parmi les systèmes philosophiques si nombreux et si variés qui prétendent expliquer la nature de l'homme, il n'en est que deux qui aient prise d'une manière pratique sur la croyance habituelle des hommes ; il n'en est que deux qui puissent sortir des écoles, se répandre dans la société, vivre au grand jour dans les rues et les places publiques, et devenir des doctrines populaires.
C'est le spiritualisme et le matérialisme. Le spiritualisme c'est le bon sens, le vrai bon sons, celui qui tient compte de tous les faits, celui qui regarde l'homme en dedaA^ ^^ ^n dehors, qui constate sa double nature, dans la diversité de ses actes et de ses phénomènes.
Le matérialisme, c'est une sorte de faux bon sens, un bon sens inférieur, incomplet et grossier, qui ne regarde qu'une partie des faits, les plus apparents, ceux qui frappent les yeux du corps, mais qui du moins admet ces faits tels qu'ils lui apparaissent, sans essayer de les dénaturer.
Le matérialisme et \q spiritualisme croient tous deux à des substances, et en cela ils ont raison; en cela ils suivent le bon sens. Seulement, le matérialisme ne croit qu'à une substance ; le
fjo LE POSITIVISME ET LA SaENCE EXPERIMENTALE.
spiritualisme en admet deux. Le matérialisme et le spiritualisme croient à l'expérience, et ils ont raison ; seulement le matérialisme n'admet qu'une moitié de Texpérience, celle du dehors, le spiritualisme admet Texpérience tout entière.
A côté de ces deux systèmes qui^ au moins par un côté, sont solides et réels, les autres systèmes sont des ombres insaisissables, de véritables fantômes. Seuls le spiritualisme et le matérialisme sont intelligibles par le premier venu, seuls ils ont des corps tangibles ; le corps du matérialisme est dégoûtant et hideux ; toutefois c'est un corps.
n s'ensuit que quiconque combat directement le spiritualisme, quelle que soit d'ailleurs son opinion personnelle, travaille pour le matérialisme.
C'est ce qui est arrivé à M. Taine. Placé par son opinion même également loin du spiritualisme et du matérialisme, puisqu'il ne croit ni aux corps ni aux esprits, puisqu'il rejette également la substance matérielle et la substance spirituelle, et confond les phénomènes des deux ordres dans une seule classe, la seîisatioti' mouvement, c'est cependant contre le spiritualisme qu'il a dirigé ses attaques. Comme je l'ai déjà indiqué, à la différence de Stuart Mill, qui pencherait plutôt pour sacrifier les corps aux esprits, M. Taine admet encore une ombre de réalité dans le monde extérieur, mais il est impitoyable pour le moi humain, qu*il déclare une illusion, et qu'il réduit à un mécanisme dont il prétend donner l'explication.
Par cette attitude même, M. Taine se range du côté du matérialisme, et fournit atitt partisans de cette doctrine , non seulement l'appui de son autorité, mais des arguments assez plausibles.
Nous'nous en assurerons facilement, en faisant subir à la doctrine de M. Taine une sorte de transposition, comme celle qu'on fait subir à un air de musique en changeant la clé. Cette transposition, ce n'est pas nous qui l'inventons, car elle a sans doute été faite bien souvent par les lecteurs de M. Taine. Bien peu ont compris, ou cherché à comprendre sa vraie pensée qui est l'idéalisme ; beaucoup ont été par lui confirmés dans leur propre pensée, qui était le matérialisme.
Supposons en effet (et plaise à Dieu que notre supposition ne