‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 158 sur 320 · LIVRE m. - CHAPITRE VII. i9l · texte numérisé non relu

LIVRE m. - CHAPITRE VII. i9l

se soit pas trop fréquemmeat réalisée) que le livre de M. Taine, tombe entre les mains, non pas d'un philosophe cherchant, comme nous avons essayé de le faire, à bien comprendre sa pensée, mais d'un de ces matérialistes de profession, qui suivent pratiquement leur doctrine, ou plutôt qui ne sont matérialistes que parce qu'ils mènent une vie matérielle et sensuelle qu'aucun scrupule ne vient troubler.

Voyons ce que deviendra la doctrine de l'illusion du moi, commentée et interprétée par cet esprit superficiel et grossier.

Il ouvrira le livre, non pour le lire, ce serait trop long et trop pénible, mais pour le feuilleter; il regardera superficiellement les divers chapitres et parcourra la table des matières fort commodément arrangée pour dispenser de lire le texte.

Il trouvera au chapitre II ces propositions : — Une idée générale n'est qu'un nom pourvu de deux caractères. — Il n'y a en nous, quand nous pensons une qualité générale, qu'une tendance à nommer et un nom. — Nos noms généraux sont le résidu de signes expressifs.

Il cherchera à appliquer la théorie, et dès qu'il rencontrera quelque part les mots d'honneur, de vertu, de devoir, de justice, il se dira : ce sont des noms généraux et abstraits, ce ne sont donc que de purs mots, que des sons expressifs. Est-ce bien possible ?

Il retournera au texte pour contrôler son opinion, et il trouvera que tous les noms qui semblent signifier des idées ne sont que des signes représentant des images, que toutes les images ne sont que des sensations spontanément reproduites, que toutes les sensations proviennent des cinq sens.

Donc, évidemment, ces mots d'honneur, de vertu, de devoir qui ne représentent directement aucune sensation provenant de la vue, de l'ouïe, du toucher, etc., sont des termes absolument vides ; ce sont de simples échos affaibUs de nos sensations ; ce sont de simples sons. Bon et utile renseignement qui est le résu-* mé du Livre P'.

Notre lecteur saute au troisième Livre et y trouve cette fois la nomenclature des véritables faits primitifs, des véritables réalités dont les images, les noms, et ce qu'il a cru jusqu'à présent

être des idées ne sont que des copies imparfaites et souvent mensongères. II s*arrête sur cette partie du livre qui est très intelligible.

Ce sont les sensations de Touïe, de la vue^ de Todorat, du goût et du toucher. Tout est là.

Réfléchissant sur cette découverte, il se dit peut-être : mais n y a-t-il pas aussi la joie et la souffrance? H retourne à son auteur et rencontre les sensations de plaisir et de douleur, dûment cataloguées et formant la troisième espèce de sensations du toucher, les deux premières étant les sensations de contact et de température. Cela Tétonne d'abord un peu, car enfin les sensations du goût ne causent-elles pas un certain plaisir ? H consulte de nouveau le texte, et apprend qu'il existe à la surface delà langue et du palais deux sortes de nerfs, les uns gustatifs qui distinguent les saveurs, les autres tactiles qui perçoivent le plaisir et la douleur. Cette explication le rassure, et il voit que, moyennant cette distinction, il peut parfaitement Caire rentrer la dégustation d'une bouteille de vin fin dans la troisième espèce des sensations du toucher.

Seulement, comme à côté du livre il a par hasard aussi sur sa table un discours fort éloquent où il est parlé des peines cuisantes du remords, de la conscience vengeresse des crimes, des douleurs morales plus cruelles que les tortures physiques : Quoi ! se dit-il, ces douleurs font-elles aussi partie de la troisième espèce des sensations du toucher? Evidemment non. Alors la théorie est en défaut. Il retourne encore au livre et se rappelle la grande théorie du premier chapitre, celle des substituts et des signes. Voilà la solution, se dit-il, tous ces termes sont des signes, des substituts, des métaphores, de simples sons destinés à rappeler des images, et quelles images ? Les seules réelles , celles qui se rapportent aux sensations, et à quelles sensations ? A la troisième espèce des sensations du toucher; il n'y en a pas . d'autres qui méritent le nom de douleur ou de plaisir.

Mais voici que ses yeux tombent sur un écrit qui traite de l'idéal , de la poésie , de la joie pure de poursuivre la vérité. Qu'est-ce que tout cela? Même difficulté, même solution ; ce sont encore des signes et des substituts qui doivent cor-

Page 1