LIVRE III. — CHAPITRE VIL Î
respondre au plaisir, c'est-à-dire à une des modalités du sens du toucher.
Nouveau renseignement non moins utile que notre lecteur médite; après quoi, jetant un coup d'œil sur sa vie, et s'apercevant qu'elle est uniquement dirigée vers un seul but, celui de se procurer les sensations que l'auteur a si bien définies, il se complaît avec satisfaction dans la pensée que sa vie est dans l'ordre, et son existence entière organisée d'une manière conforme à la science.
Il se félicite de penser que, plus raisonnable que les autres hommes, il ne s'arrête pas aux mots, aux signes et aux substituts, mais qu'il va tout droit et sans hésiter aux choses, aux réalités, aux véritables faits primitifs.
De plus en plus intéressé, surtout par les conséquences pratiques de la doctrine, il parcourt la table du livre IV. Ici, rien qu'à regarder la table, il est ébloui. Comme l'auteur est savant, que de termes techniques! le bulbe rachidien, la protubérance, les tubercules bijumeaux, les cris réflexes, etc., etc
Se trouvant ainsi dans un pays inconnu , netre lecteur passe rapidement sur le livre entier et se hâte d'arriver à la conclusion. Cette conclusion, c'est que les sensations sont identiques aux mouvements de la masse eérébrale. Des sensations qui sont des mouvements, c'est sans doute un peu étrange, mais, à côté de ce point obscur, il y en a un autre qui est d'une clarté lumineuse. Le cerveau est une substance grise, visible et tangible; c'est une substance nerveuse, qui, lorsqu'elle est vivante, peut être supposée très sensible. Le plaisir et la douleur sont des sensations du toucher.
Rapprochez ces idées et vous comprendrez de suite que le cerveau, tangible et sensible à la fois, est le véritable sujet des sensations. Que ces sensations soient ou non des mouvements, peu importe ; ce qui est clair, c'est qu'elles sont des phénomènes du cerveau.
Ici, cependant, notre lecteur se rappelle certaines vieilles idées métaphysiques qui sont encore logées dans un coin de son cerveau, quelques restes des enseignements du catéchisme, ou quelques bribes de citations de Descartes ou ^ie Bossuet, qu'il a jadis
apprises par cœur dans une tentative infructueuse pour conquérir le diplôme oe bachelier. L'homme, se dit-il, a une âme; cette âme est simple, inétendue, indivisible; le moi, la personne, na pas de parties ; il y a donc en lui autre chose que le cerveau qui esl évidemment un agrégat de molécules. Comment cela s'accorde-t-il avec cette démonstration scientifique qui semble si frappante ?
Rien de plus simple. Déjà il a aperçu un commencement de la solution dans le premier volume, sous le nom de théorie fausse de Tesprit pur. Mais elle est complète dans le second, où il est doctrinalement exposé comme quoi le moi n*est qu'une illusion métaphysique. Donc le moi n'est rien , le cerveau est tout.
Mais, réfléchissant davantage, notre homme voit sortir de merveilleuses conséquences de ce nouveau dogme. Peut-être a-t-il sur la conscience quelque faute plus ou moins grave; peut-être y a-t-il dans son passé quelqu'un de ces actes honteux que lui seul connaît et qu'il ne voudrait pour rien au monde qu'aucun homme connaisse. Cette pensée l'inquiète , à certains moments, elle le tourmente, et lui fait faire de mauvais rêves; l'idée d'une justice divine, ou tout au moins d'une fatalité vengeresse hante son esprit de temps en temps.
Le voici maintenant pleinement rassuré. Le moi n'est qu'une illusion. Nos événements constituent notre personne. Or, les événements passés sont bien complètement passés ; il n'en reste que le souvenir, c'est-à-dire une simple imag«. Ce que je suis aujourd'hui, c'est tout autre chose que ce que j'étais hier. Dès lors, que m'importent les actes d'un être imaginaire, absolument distinct de ma réalité actuelle? Il n'y a pas de Dieu vengeur, je le pensais déjà; il n'y a pas d'âme, ma personne est une illusion : qu'est-ce donc que le remords ? Une autre hallucination, une autre illusion, une idée sans objet. Que j'arrive en m'étourdissant à oublier ma faute, tout ce qui en reste sera détruit, elle sera pleinement eff*acée.
Charmé de cette conséquence, notre homme se dit pourtant à part lui. Est-ce bien sûr? N'y a-t-il pas en moi quelque chose qui me dit que j'existe? Ne me sens-jo pas responsable de mes