‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 160 sur 320 · LIVRE lïl. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE lïl. — CHAPITRE VII

actes passés? Consultons Tauteur et voyons les preuves de son opinion.

Revenant au premier volume, il parcourt la théorie de la connaissance. Toute connaissance, dit l'auteur, est hallucinatoire ; toute connaissance commence par une illusion qui est suivie d'une rectification. Voilà précisément ce que je cherchais, dit-il. L'illusion qui commence, c'était mon état d'hier, où je me croyais une personne ; la rectification, c'est mon état d'aujourd'hui, où je sais que je ne suis qu'un cerveau. Les autres hommes, engagés dans les liens des préjugés, asservis à la superstition, restent toujours dans l'illusion; pour moi, j'en suis dégagé, la science m'en a délivré, je vois clair, le moi n'existe pas.

Sur quel témoignage d'ailleurs est-ce que je croyais à ma personne? Sur le témoignage de ma conscience, sur celui de cette voix intérieure que j'entends dans mon cœur. Mais que vaut ce témoignage? Les fous ne se croient-ils pas des rois et des empereurs? Cette erreur ne leur apparaît-elle pas comme évidente? Les hallucinés entendent des voix mystiques qui ne sont pas réelles ; leur conscience leur atteste qu'ils les entendent, et leur conscience se trompe. Parcourez la longue série de ces erreurs, écoutez toutes ces voix discordantes, et vous comprendrez combien il est insensé de croire à la conscience ; vous comprendrez que l'homme, n'arrivant à la conscience véridique, quand il y arrive, qu'au travers de « délires monstrueux et de folies hurlantes, » il n'y a pas lieu de tenir compte de ce qu'il pense sur lui-même, et que la croyance à la personnalité peut n'être qu'une illusion de plus, au milieu de tant d'autres illusions qui sont le fond même de toutes ses connaissances. Donc, il n'y a pas de personne, pas d'àme, pas de remords fondés en raison ; je ne suis qu'un cerveau, et j'ai le droit de chercher partout la jouissance. Il ne me reste plus qu'une seule règle et une seule limite, c'est d'éviter la justice humaine. Malheureusement, en effet, les préjugés scolastiques existent encore dans la société, et les magistrats, n'étant pas encore pénétrés de la doctrine de l'illusion du moi, ne se feraient aucun scrupule de faire payer à mes sensations ou à mon cou d'aujourd'hui, les fautes que mes sensations d'autrefois ont commises.

Jo dois donc continuer à me tenir en garde de ce côté, mais de tous les autres côtés, il n'y a rien à craindre. Dieu est un mot, et la conscience une illusion.

Ce disant, notre homme ferme le livre et sort pour aller au spectacle. En route cependant il repasse en lui-même les merveilleuses découvertes qu'il vient de faire, et il se dit : comme j'ai bien fait d'acheter ce livre ! Jusqu'à ce jour je n'étais pas à mon aise, et j'avais toujours un certain fonds d'inquiétude. Les sots préjugés de mon éducation arriérée n'étaient pas détruits. J'entendais bien dire tous les jours à mes camarades : la science prouve qu'il n'y a ni Dieu, ni âme, ni ciel, ni enfer, mais je n'étais pas convaincu. La science? Mais comment juger de son témoignage, moi qui suis, je dois en convenir, profondément ignorant et n'ai rien appris depuis ma cinquième, si ce n'est quelques réponses toutes faites pour essayer de passer mon baccalauréat! Mes camarades? mais ils sont, si cela est possible, encore plus ignorants que moi !

Maintenant me voici rassuré. Le témoignage de la science, où le trouverais-je mieux que dans ce livre? L'auleur est un homme grave, consciencieux, estimé de ses adversaires mêmes. Sa logique est puissante ; quand on le lit, il entraine la conviction. A sa voix, les faits apparaissent, drus et serrés comme un bataillon discipliné, prêts à écraser et à confondre ceux qui résistent au raisonnement.

Ces faits d'ailleurs sont scientifiques. Il ne sont pas contestés. Mo voilà donc pleinement rassuré. La philosophie, que je croyais vaine, est une bonne chose, propre à chasser les vains scrupules et à faire fuir les cauchemars. Réjouissons-nous donc et amusonsnous! Qui sait si nous serons encore demain? Qui sait? mais je sais parfaitement par la théorie, que ce ne sera pas moi qui existerai demain, pas plus que je n*ai existé hier, pas plus que je n'existe aujourd'hui.

Il est vrai que, sur ce dernier point, la théorie est difficilement applicable. Quoi qu'il en soit de mon identité et de son caractère illusoire, il est fort désagréable à mon moi d'aujourd'hui, de penser que le moi de demain pourrait se trouver sans argent, ou enfermé dans une prison. Aussi, sur ce point, je conserverai les

Page 1