LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE II
essentiel dans la formation de toutes les scieaees. Si, en effet, comme nous le verrons pIuj|ioin, le bon sens ne constitue pas toute la science humaine ; si, à côté de lui, la logique rigoureuse et l'observation technique onl^e droit déparier, c'est néanmoins au bon sens que Ton parle toujours.
C'est lui qui est Tauditeur et l'élève nécessaire de toute philosophie qui se respecte. Toute philosophie a pour but de convertir le public à ses idées, et s'adresse pu conséquent au bon sens du public. La langue du bon sens étant la ieato qjoi soit universellement comprise, c'est toujours à loi qw V^l parle, dès qu'on veut sortir des murailles d'une école 0t do FfiÀfieiate d'une coterie. Si même on suit la méthode que nous ayoïui crittquée dani notre précédent chapitre, cette méthode qui conaisie àétablir un nouveau système sur les ruines des systèmes précédents, c'est toujours au bon sens des lecteurs qu'on s'adresse pour juger, condamner et exécuter ses adversaires. Il est vrai qu'une fois cette œuvre destructive terminée, il y a des philosophes qui cessent de s'adresser au bon sens et de reconnaître sa compétence, ei fui ne lui permettent plus de critiquer leur propre théorie.
Mais cette inconséquence n'empêche pas que l'appd fait au bon sens, dans la partie critique, n'ait été une reconnaissance implicite de son autorité.
Aixisi, le bon sens fournit les premiers principes de toute science, le bon sens est toujours supposé dans le maître, le bon sens est toujours supposé dans l'élève par le maître lui-mémo.
11 nous est facile maintenant de prouver notre troisième asser* tion, à savoir que le bon sens est l'interprète nécessaire et seul autorisé du langage philosophique.
Si, en effet, le bon sens contient les premiers principes et les premiers faits qui sont le fondement de toutes les sciences, il est évident que le sens qu'il attache aux termes qui désignent ces faits et ces principes est aussi leur sens primitif. — Si, en outre, c'est le bon sens qui est l'auditeur, il faut évidemment parler sa langue, pour être entendu de lui. Ce n'est pas à dire qu'il ne soit nécessaire souvent de préciser le sens des termes vagues, de distinguer par certaines additions les différents sens d'un terme équivoque, d'employer enfin des termes techniques
pour désigner certaines idées plus subtiles, que la langue vulgaire n*exprime qu'imparfaitement. Ce travail de perfectionnement, dans le sens de l'exactitude et de la précision, est légitime et nécessaire. Mais il est évident qu'à l'origine les premiers mots doivent être pris dans la langue du bon sens et avec la signification que le bon sens leur donne. Ce n'esta en effets qu'en les traduisant dans ce langage primitif que Ton peut définir les autres termes philosophiques. Sous le rapport du langage, conmie sous le rapport des faits et des principes, c'est donc le bon sens qui se trouve nécessairement, par une nécessité pratique, à l'origine même de la philosophie et de la science.
Essayer de partir d'un autre point de départ, c'est procéder d'une manière arbitraire, c'est rentrer, soit dans la prison d'un système préconçu, soit dans la cage à barreaux mobiles dont nous avons parlé. Partir du bon sens, au contraire, c'est partir du premier et du plus évident de tous les faits ; c'est choisir, à défaut d'un point de départ théoriquement incontesté, ce qui n'existe pas , un point de départ pratiquement incontestable ; c'est bâtir sur un roc que les vagues des systèmes ne peuvent ébranler; c'est s'établir dès le commencement même de son travail dans la réalité solide et non dans l'abstraction, dans la vérité vivante et non dans les apparences et les sophismes.
Nous pouvons donc poser, comme fondement de notre méthode, les deux maximes suivantes :
1. Prendre le bon sens pour point de départ, et le considérer comme la source des premiers faits et des premiers principes.
2. Interpréter les termes simples et primitifs selon la signification que le bon sens leur donne.