LIVRE ITI. — CHAPITRE VIL Î
chair, le cerveau des anatomistes, nous savons en quoi ilconsislQ. C'est un groupe de molécules multiples ; il est soumis à la loi du renouvellement organique , il perd à chaque instant des molécules, et le sang lui en apporte de nouvelles.
Ce cerveau, seul sujet des phénomènes internes, n'est ni simple ni identique. Donc, le moi qui apparaît comme simple et identique, doit nécessairement être une illusion.
Mais ici se présente Tobstacle du témoignage de la conscience. Comment est-il possible que le moi, cette notion si claire, si évidente, si universelle, soit une illusion?
La réponse ne se fait pas attendre.
Entendez-vous ces cris discordants et farouches ; voyez-vous arriver en foule ces hallucinés, ces aliénés, ces hommes qui entendent des voix mystiques, ces somnambules, ces hommes à double conscience? Ecoutez-les avec attention, laissez-les vous entourer, vous prendre chacun à part, vous expliquer chacun ce que lui dit sa propre conscience. Subissez ce spectacle et écoutez ce tumulte pendant quelque temps, et il sera impossible que vous n'arriviez pas bien vite à la conviction que la conscience est une faculté trompeuse, que l'homme vit sous le charme d'une hallucination perpétuelle, et qu'il n'y a aucune raison pour qu'il soit ce qu'il croit être. Dès lors, rien n'empêche d'admettre que le moi peut être une illusion.
Or, d'autre part, l'accord surprenant et merveilleux du physique et du moral nous a conduit à la conclusion que, le cerveau étant le vrai sujet des sensations, le moi doit être une illusion.
Donc, puisqu'il /?ei/^ l'être et qu'il doit l'être, c'est qu'il Vest.
Voilà le matérialisme puissamment démontré. Voilà les convictions matérialistes fortement enfoncées dans les esprits par des faits accumulés qui produisent l'impression de coups de marteau puissants et répétés.
Les faits sous le gouvernement du fantôme idéaliste, restaient dispersés, chatoyants, et semblaient ne pas oser parler haut ni se montrer en face, de peur de cacher ou d'étouffer le maigre etchétif système qu'ils étaient appelés à défendre : ils ont maintenant trouvé leur maître. Comme un bon général d'armée, le matérialisme, ce système pratique qui va droit au fait, qui est
également ennemi des abstractions creuses et des vains scrupules, leur assigne à chacun leur rôle. Vous, faits anatomiques , vivisections, autopsies do cadavres, votre tâche, c'est de prouver, par votre accord avec une psychologie que vous êtes vous-même chargés de rédiger, que le cer\'eau est le seul sujet de la sensation ; c*est de rendre cette opinion sensible et palpable ; c'est de faire voir ou toucher les sensations elles-mêmes dans le cerveau.
Quant à vous, faits pathologiques, hallucinations, rêves, cauchemars , monstrueux délires et folies hurlantes , votre tâche, c'est de saper le témoignage de la conscience , de faire douter l'homme de hii-même, de lui donner le vertige, de l'obliger à demander grâce et à s'accrocher à ma doctrine pour échapper à la folie qui l'envahit. Il sera temps de lui montrer alors, pour le rassurer, que l'âme seule est une illusion, et que ce qui se sent et se touche est une réalité.
Voilà la \Taie force, la vraie puissance destructive et funeste du li\Te de M. Taine. N'approchez pas imprudemment de cette redoutable machine, lecteurs inexpérimentés ; elle vous broierait dans ses engrenages, et vous n'en sortiriez pas vivants, ou du moins vous ne conserveriez que la partie la plus basse de votre vie, la vie physique et animale.
Conscience, honneur, vertu, idéal, espérance et crainte de l'avenir, nobles et saintes affections, tout vous serait arraché sans pitié ; transformés, comme les compagnons d'Ulysse par la baguette de Circé, en animaux immondes, votre âme, votre intelligence et votre cœur seraient anéantis, il ne nous resterait qu'une chair brutale et inassouvie, révoltée contre toute règle, et ne cherchant qu'à se vautrer dans l'unique recherche des sensations physiques et dans la satisfaction exclusive de ses appétits gloutons.
Nous le répétons encore, nous n'imputons pas à M. Taine ce résultat. Ce n'est pas do sa faute si l'effet de son li\Te est celui que nous venons de signaler. C'est l'effet de la nature même des choses : c'est une nécessité qui s'est imposée à l'auteur. Voulant attaquer le spiritualisme et s'appuyer pour cela sur des faits expérimentaux et palpables, essayant de créer, non une simple élucubration philosophique, mais un système populaire et pratique contraire au spiritualisme, il no pouvait pas éviter de