‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 163 sur 320 · LIVRE III. - CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE III. - CHAPITRE VU

tomber dans le matérialisme. Il a pu lui-même conser\*er ses propres convictions, mais sa polémique va plus loin que sa pensée; le monstre qu'il a évoqué est plus fort que lui et no lui obéit plus. Il est et il restera un ingénieux et subtil idéaliste; mais les disciples qu'il fera seront nécessairement pour la plupart de vulgaires et ignobles matérialistes.

Ce nouvel aspect de la doctrine de M. Taine nous oblige à compléter par quelques considérations nouvelles, la réfutation que nous avons déjà faite en partie de ses arguments.

Il est raconté dans Tantique fable que lorsque Protée avait pu par un moyen quelconque être forcé à se montrer sous sa forme naturelle, il était vaincu et qu'il était aisé do lui arracher ses secrets.

De même, du moment que la démonstration du matérialisme contenue dans le livre de M. Taine est clairement dégagée et mise sous la forme de propositions distinctes, il devient aisé de la réfuter et de montrer que cette machine si puissante en apparence est bien moins redoutable en réalité qu'elle ne semble au premier abord.

Toute la démonstration consiste en deux thèses distinctes.

La possibilité de l'illusion du moi qui se prouve par la théorie de la connaissance et le témoignage des fous, hallucinés, noctambules et somnambules.

La nécessité de l'illusion du moi qui résulte de ce que le vrai sujet de la sensation est le cerveau, proposition prouvée d'ailleurs par l'accord mer\'eilleux entre la mécanique des sensations et des images, et la mécanique des mouvements cérébraux.

Discutons séparément chacun de ces deux points.

Nous avons déjà parlé du témoignage des hallucinés et des fous, et nous avons indiqué à quelle condition il doit être admis dans la science. Nous avons dit que nous consentions à les écouter, pourvu qu'ils viennent isolément, bien et dûment atta-

chés, si cela est nécessaire, accompagnés de gardiens raisonnables et conduits chacun par un médecin aliéuiste qui les connaisse bien et nous explique l'origine et le caractère de leur folie.

Nous nous refusons absolument à les laisser venir en troupe, sous la conduite d'un philosophe qui semble en avoir peur, pour nous assourdir de leurs clameurs et nous communiquer la contagion de leur folie, en se donnant, avec le consentement de leur guide, pour les représentants de l'humanité tout entière.

Interrogés de la première manière, l'un après l'autre, et leur témoignage étant soumis au jugement d'un tribunal de gens raisonnables , ils peuvent apporter à la science des documents précieux. Mais ils ne pourront jamais, fussent-ils tous d'accord, nous convaincre de la fausseté du témoignage universel de la conscience des gens sensés, au sujet du fait élémentaire et primitif de leur propre existence. Que chacun d'eux se croie empereur ou pape, que l'un se croie Alexandre et l'autre Boudha, que l'un croie être alternativement deux personnes, cela peut être fort intéressant à savoir, mais cela ne diminue pas d'un iota la parfaite certitude où je suis, que je ne suis ni César, ni Alexandre, ni Boudha, ni deux personnes, mais que je suis une seule et unique personne, identique à elle-même, permanente, simple et responsable de tous ses actes. Cette certitude est la mienne; elle est celle de tous mes voisins non aUénés, je la lis dans leurs yeux, et je suis pleinement convaincu, par l'accord de ma pensée et de la leur, que je suis dans la vérité et que c'est à bon droit que les fous sont enfermés.

Interrogés au contraire selon le procédé de M. Taine, admis à parler, non chacun en leur nom propre, au nom de sa propre folie, mais au nom de l'humanité ; admis à présenter leurs hallucinations et leurs visions comme la règle et le procédé normal de la connaissance humaine, ces fous et ces hallucinés pourront bien ébranler le témoignage de notre conscience, mais ce ne sera plus au profit du matérialisme ou de l'idéalisme ; ce sera au profit du plus absolu scepticisme. C'est l'expérience tout entière qu'ils détruiront, et les corps comme les esprits, plus tôt même que les esprits seront anéantis par leur puissance destructive et enragée. C'est la raison de l'humanité tout entière qui périra ;

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