‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 164 sur 320 · LIVRE lir. — CHAPITRE Vlï · texte numérisé non relu

LIVRE lir. — CHAPITRE Vlï

les fous dexîendronl les maîtres et n'obéiront plus à leurs gardiens, ou plutôt les gardiens eux-mêmes, entraînés par l'exemple, se meUront à déraisonner comme ceux qu'ils conduisaient et Funivers deviendra une vaste maison d'aliénés.

Comment veut-on, en effet, que des facultés constamment et normalement hallucinatoires soient jamais dignes de foi? M. Taine nous dit que la perception est une hallucination vraie I Pourquoi vraie? Parce que son témoignage, mensonger par nature, se trouve en fait ordinairement d'accord avec la réalité.

Mais cet accord, comment M. Taine a-t-il pu le constater? Comment a-t-il pu atteindre cette réalité, si ce n'est au travers de cette faculté régulièrement hallucinatoire et foncièrement mensongère? Etant donné que l'illusion est la règle, la vérité devrait être une rare exception, mais cette exception elle-même serait impossible à prouver d'une manière quelconque. Qui ne connaît les arguments des sensualistes contre la possibilité, au moyen des facultés humaines, de connaître le monde extérieur. La simple supposition, la simple possibilité d'une illusion accidentelle de nos facultés, suffit à ces philosophes pour déclarer que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes. Les défenseurs de la réalité de l'expérience externe leur répondent en soutenant que la véracité normale de nos facultés est évidente et que Tévidence est le signe de la vérité. Mais voici un disciple de Condillac qui vient nous dire à la fois que nous ne connaissons Je monde extérieur qu'au travers de nos sensations, que nos sensations sont hallucinatoires et mensongères par nature^ et que cependant nous connaissons exactement le monde extérieur. La nature, dit-il, nous trompe pour nous instruire ; mais quand nous trompe-t-elle, quand nous instruit-elle? A quel signe distinguer ses enseignements vrais de ses mensonges ? M. Taine a-t-il reçu d'elle sur ce point quelque particulière révélation ?

Comment veut-il d'autre part que nous croyions à la véracité de notre mémoire sur les faits passés, quand nous devons admettre qu'elle nous trompe toujours sur le fait principal de notre identité ? De quel droit diviser ainsi son témoignage, et à qui s'adresser pour garantir la parole d'une faculté qui ne cesse de mentir? C'est encore à la nature qu'il faut s'adresser sur ce

zêk LE Posrn\isiiE et la sœnce opérdiextaije.

point : seulement, il faadrait encore qu'elle daignât nous dire quand elle parie sérieusement ou quand elle se moque de nous.

Ainsi, les cas pathologiques, la folie, lliallucination. considérés comme des exceptions, ne prouvent rien contre la r^le, c'est-à-dire contre la certitude de notre personnalité; considérés comme la règle, ils prouvent trop ; ils détruisent le matérialisne comme le spiritualisme, Tanatomie du cerveau conmie la psychologie. Il faut choisir : ou céder la place aux fous, les faire magistrats, professeurs, docteurs de l'humanité; ou bien les renfermer dans les hôpitaux et les examiner à part conmie de simples cas tératologiques.

U n'est donc nullement vrai que leur témoignage prouve que le moi peut être une illusion. Leur témoignage , en bonne science expérimentale, ne prouve rien du tout contre celui des gens raisonnables. L'accumulation de faits de ce genre est un pur artifice oratoire destiné à troubler et à agiter l'esprit du lecteur; ce n'est pas une preuve philosophique sérieuse.

Cet artifice n'est d'ailleurs pas nouveau. C'est celui des sceptiques de tous les temps. Pyrrhon, iEnésidëme et Bayle ont déjà usé de ce moyen et cherché à persuader à l'honmie que la veille n'est pas plus certaine que le rêve, cl la raison que la folie. Mais l'humanité ne les a pas écoutés ; elle a continué à croire en ellemême et à enfermer les fous, à ne pas tenir compte des rêves et à poursui\Te la recherche de la vérité; elle a passé à côté de ce monstre imaginaire sans daigner le combattre, comme les armées européennes ont passé devant les dragons de carton peint des armées chinoises. Pour être restauré à neuf et orné d'inscriptions menaçantes et de figures terribles empruntées à la science médicale moderne, ce vieil argument sceptique n'a pas changé de nature. Les matérialistes le savent bien eux-mêmes, et leur croyance aux corps et à la partie sensible et grossière de leur être n'est nullement ébranlée par le fantôme qu'ils opposent au spiritualisme; ils rient eux-mêmes de l'épouvantail qu'ils dressent pour effrayer leurs adversaires.

Donc le premier point, à savoir que la personnalité humaine pourrait être une illusion n'est nullement établi. Au contraire,

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