‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 167 sur 320 · LIVRE III. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE VII

circonstances extérieures, de toute réalité concrète, afin sans doute de se dépouiller de toute espèce d'illusions. lia oublié qui il jlait, ce qu'il faisait dans le monde, sa famille, ses affections, 0e8 préoccupations habituelles. Il a fait couler également les eaux du fleuve de Léthé sur tous les objets de ses études journalières, sur les pensées et les raisonnements des philosophes, i^. sur Fart, sur la poésie, sur les événements historiques, sur les caractères des héros et des scélérats, en un mot, sur tout ce qui a un rapport quelconque avec Thumanité considérée du côté moral et intellectuel.

Cette première préparation consciencieusement accomplie, la plaque photographique de son intelligence dûment nettoyée, il est allé voir un de ses amis, anatomiste de profession, et lui a tenu à peu près ce langage : Mon cher ami, j'ai Tintention d'écrire un livre sur l'intelligence humaine. Or, je ne sais pas du tout ce que c'est que l'intelligence humaine ; car j'ai eu soin de me débarrasser de tous mes préjugés sur ce sujet, et d'oublier tout ce qui m'a été appris et tout ce que je croyais savoir. Cela ne laisse pas que de m'embarrasser un peu.

Mais vous, qui êtes anatomiste, vous devez probablement très bien connaître l'homme ; voulez-vous me tirer d'embarras ?

Voulez-vous me donner des leçons ?

Très volontiers, répond le savant ; et aussitôt il lui ouvre un cerveau mécanique, lui en» démonte toutes les pièces, puis il lui explique sur un écorché en cire, la place des difféi*ents nerfs et l'origine des diverses sensations.

Comme un écolier docile, notre philosophe inscrit sur son carnet les renseignements précieux qui lui sont fournis : Sensations totales de l'ouïe, sensations de la vue, sensations musculaires, sensations de contact et de température : le plaisir et la douleur, espèce des sensations du toucher. a

Rentré chez lui, il prend une grande feuille de papier, et arrange sous forme de cadres emboîtés l'un dans l'autre, toutes les données qu'il vient de recueillir.

Puis il se dit avec satisfaction : voilà mon travail aux trois quarts fait. Je sais maintenant par la science ce qu'est en réalité l'intelligence. Il ne me reste plus qu'à rectifier quelques

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illusions et à faire rentrer dans les cadres que je inens de trao^ les différents mots de la langue humaine. Analyser, je Fai dit ailleurs, c'est traduire. Traduisons donc toute la psychologie vulgaire de manière à ce qu'elle s'accorde avec la vraie psychologie, celle qui est un simple corollaire de l'anatomie. H Tel est le procédé que semble avoir employé notre auteur ; la méthode une fois comprise, tout s'explique. On comprend pourquoi ila laissé de côté, sans en parler, tant de faits psychologiques, considérés jusqu'alors comme évidents; c'est qu'ils ne rentraient pas dans la théorie ; ils n'avaientpas le droit d'exister. Si certains mots ont été barrés et non traduits, c'est qu'ils étaient intraduisibles.

On comprend surtout pourquoi la psychologie ainsi construite s'est trouvée dans un merveilleux accord avec la physiologie et avec l'anatomie ; est-ce qu'il ne convient pas à un élève de répéter fidèlement sa leçon ?

Néanmoins, cette destruction des vieux préjugés, cette réduction des illusions morales à des vérités physiques, n'a pas dû se faire sans quelques luttes et quelques résistances. M. Taine nous apprend lui-même que les images , une fois logées dans le cerveau, ont une tendance à renaître, même après de longs intervalles de temps. Je suppose donc qu'un certain nombre d'images illusoires, désignées par ces vieux mots : honneur, vertu, liberté, personne humaine, ont dû re^^tre de temps en temps, et qu'il a fallu quelque peine pour les obliger à se plier aux exigences de la philosophie renouvelée.

Il a dû y avoir quelques révoltes, quelques résistances, quelques

dialogues orageux avant que tout ne soit rentré dans l'ordre

scientifique; elles ont dû se plaindre, ces idées, avant de se

résigner à n'être que des sensations physiques, des copies de ces

I sensations, ou des signes de ces sensations.

En réfléchissant sur le sort de ces idées , je me suis rappelé un vieux conte que j'ai entendu dans mon enfance. Selon cette fable bizarre, mais ayant, comme on le verra, un sens philosophique, un homme dont la perspicacité intellectuelle n'était pas la qualité dominante, tomba un jour à la mer, et s'étant engagé dans les filets d*un pêcheur fut tiré sur le sable comme un pois-

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