LIVRE III. — CHAPITRE VH
son. Là-dessus, un philosophe (il y en avait déjà en ce temps-là) lui tint ce discours : mon ami, vous êtes un esturgeon. Notre homme proteste de toutes ses forces. Alors le philosophe lui dit : Écoutez mon raisonnement. Il n'y a que trois sortes de bètes qui soient prises ainsi dans les filets, les baleines, les harengs et les esturgeons. Êtes-vous une baleine? Non répondit le pauvre homme, tout ébahi. Êtes-vous un hareng? Non. Alors vous êtes un esturgeon. Sur quoi, l'homme réfléchit, et trouvant le raisonnement juste, répondit : c'est vrai, je suis dans mon tort.
C'est ainsi que je me représente les belles idées qui ont réjoui ou passionné le cœur des hommes, l'honneur, la vertu, la liberté, la personnalité humaine, empêtrées et se débattant dans les filets du matérialisme. Ecoutez, idées rebelles, leur dit le philosophe, je vais vous enseigner ce que vous êtes. Il faut d*abord poser comme principe qu'il n'existe que trois catégories de phénomènes psychologiques, les sensations physiques, les images de ces sensations, et les signes ou substituts mentaux, c'est-à-dire de simples mots. Or, maintenant, idées indisciplinées, dites-le moi, ètes-vous des sensations physiques ?
Pour qui nous prenez-vous, répondent avec indignation les idées? Comment osez-vous nous comparer à des objets si grossiers? C'est nous faire injure.
Alors, ètes-vous les images reproduisant ces mêmes sensations?
Que dites-vous? Comment serions-nous les images d'objets si inférieurs à nous ? Cessez de nous insulter.
Alors, mes pauvres idées, je suis obligé de vous dire la vérité ; il m'en coûte, mais j'y suis forcé ; vous n'êtes que des signes, des substituts mentaux, c'est-à-dire que des mots.
Qu'osez-vous dire encore ? Nous ne serions que des mots, nous que l'humanité adore, nous, pour qui des miUiers de héros n'ont pas craint de verser leur sang ?
J'en suis fâché, reprend le philosophe, mais mon raisonnement est invincible. D'abord, comment voulez-vous savoir ce que vous êtes? Cela ne vous regarde pas; c'est l'affaire de la science; vous ne s^vez pas l'anatomie du cerveau, comment voulez-vous
312 LE IK)SITnnSlfE KT LA SC^iCE EX^RDIETiTALE.
connaître votre propre existence? Yoos n'avez d'aflleors pas encore compris le premier principe de la sdence, à savoir que tonte connaissance commence par Fillusion, et s'achève par h rectification. Yons êtes encore dans Tillnsion.
C'est dans Tillnsion qne vivaient les hallncinés qui sont morts ponr défendre votre chimérique existence. La rectification, c'est la science qui rapporte. Or, la science, la vraie science de lliomme, Fanatomie, a déclaré qu'il n'y a qae trois sortes de phénomènes internes, les sensations provenant des cinq sens extérieurs, les images de ces sensations, et les signes on substituts, c'est-à-dire de simples mots. Donc, idées infortunées, je le regrette pour vous, mais je n y puis rien : puisque vous ne voulez être ni des sensations physiques, ni des images de ces sensations, il faut vous résigner à n'être que des mots. Quant à toi, idée rebelle et perverse, qui t'insurges toujours, idée acharnée, qui veux exister malgré la science, idée absurde du moi humain, non seulement tu n'es qu'un mot, mais ta n'es, sache4e bien, c'est au nom de la science que je parie, tu n'es qu'une iUusion méUphysique.
Sur ce, les idées hésitèrent, se concertèrent ensemble, et ne trouvant rien à répondre, ne voyant pas comment se dégager du filet qui les enveloppait, elles se soumirent humblement en disant : nous sommes dans notre tort.
C'est ainsi que se termina cette discussion, que les entités scolastiques rentrèrent dans l'ordre voulu par la science, et que l'homme, bien convaincu désormais de l'illusion de son existence, commença pour la première fois à se connaître lui-même.
Nous avons donné à notre pensée une forme plaisante ; mais n'est-il pas vrai que le fond en est parfaitement exact? M. Taine n'ignore certainement pas la valeur réelle, la puissance effective de toutes ces nobles idées. Quand il parle de l'honmie en historien ou en critique, il analyse, quelquefois avec parti pris, mais souvent avec subtilité, profondeur et exactitude, les différentes face de la nature humaine. Les hommes qu'il fait vivre devant nos yeux sont de véritables hommes, avec leurs passions, leurs vices, leurs vertus et leurs caractères. Cependant son analyse psychologique décrit évidenmient des êtres artificiels tout diffé-