DE LA QUESTION
Les corps peuvent-ils être connus par la science expérimentale? Les corps sont-ils des substances?
Telles sont les deux questions que nous avons résolues affirmativement et que nous nous sommes réservé d'approfondir.
Au premier abord, il semble que notre opinion soit inattaquable Elle a pour elle la plus frappante des évidences, l'évidence palpable, tangible, l'évidence type. C'est une évidence qui n'exige pas, comme celle du moi humain, un retour sur soi-même, une réflexion, un acte d'attention volontaire. Elle nous vient du dehors, elle nous saisit comme malgré nous, elle entre tout droit dans notre intelligence.
Ce n'est pas non plus une évidence personnelle et solitaire, qu'il faille exciter chez autrui par des paroles. Elle est au contraire éminemment communicable et publique.
Placez mille personnes dans un amphithéâtre, laissez-les se livrer à leur croyance naturelle : avant toute réflexion et toute étude métaphysique, toutes verront l'acteur qui est sur la scène, le professeur qui leur parle. Toutes croiront directement percevoir une réalité concrète, une substance.
Amenez ces personnes l'une après Fautre devant un globe
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solide en leur disant de le toacher, tontes percevront de U même manière, nne même et unique réalité.
Et cependant, chose étrange, cette évidence si frappante, cette vérité de bon sens si indubitable, est depuis un quart de siècle le point de mire des attaques d'un grand nombre de philosophes. Elle est considérée par certains esprits appartenant aux écoles les plus opposées, à Técole spiritualiste aussi bien qu'à Técole positiviste, comme une doctrine surannée, un vieux préjugé dont il n'y a pas lieu de tenir compte. Ceux qui nient les réalités invisibles sont d'accord sur ce point avec un grand nombre de ceux qui les défendent.
Nous n'essayerons pas d'expliquer complètement l'origine de cet abandon d'une notion si vulgaire et si simple ; nous pouvons cependant en indiquer un des motifs principaux.
Pleinement évidente par cette évidence concrète du bon sens, qui est le point de départ de toute science, l'existence des corps soulève, quand on vient à la scruter philosophiquement, deg^ves problèmes. L'étendue, l'espace, l'atome, la force, contiennent des mystères. La perception des corps, cette faculté qui sort de nous-mêmes pour nous dire ce qui est en dehors de nous, est difficilement explicable. Les progrès de la science, en expliquant plus clairement la nature du son et de la lumière, ont semblé mettre «n question d'antiques croyances du bon sens^ et ébranler son autorité.
Or, par suite de ce défaut de méthode que nous avons signalé, la plupart des philosophes modernes se sont cru le droit ou même le devoir de mettre les problèmes profonds sur le même pied que les notions premières et évidentes, d'ébranler le connu au profit de l'inconnu. Les savants, éblouis par leurs découvertes et peutêtre secrètement satisfaits d'enlever au vulgaire et de se réserver à eux-mêmes la connaissance du monde visible, se sont prêtés à des interprétations métaphysiques réellement contraires à la science, parce qu'elles sont contraires au bon sens, source de toute science.
11 faut le dire aussi, les deux grands défenseurs modernes de l'existence descorps avaient exagéré leur-doctrine, avaient tranché imprudemment des questions qu'ils auraient dû laisser douteuses,