LIVRE IV. — CHAPITRE PREMIER. 3il
et n'avaient pas tenu compte des corrections et des limitations que peuvent et doivent subir les notions du bon sens, pour s'adapter au progrès général de la connaissance humaine. Reid avait non seulement négligé, mais formellement nié le rôle des sensations comme signes des corps réels et comme moyens de la perception ; sa doctrine s'est trouvée contredite par Texpérience scientifique. M. Royer-CoUard, en voulant imposer d'autorité son espace objectif coétemel à Dieu et indépendant de lui, avait légitimement inquiété les métaphysiciens spiritualistes et provoqué ainsi une réaction contre ses propres idées.
Nous espérons, par une application prudente de la méthode que nous avons exposée, rétablir d'une manière évidente l'accord entre le bon sens, la science, et la vraie philosophie, résoudre les problèmes simples, et reléguer les questions profondes et insolubles à leur vraie place, dans cette région éloignée où la philosophie n'avance qu'en tremblant et où l'esprit humain est obligé de reconnaître sa faiblesse native.
Exposons d'abord avec le plus de clarté possible, l'opinion qui nous parait vraie, la doctrine du bon sens séparée des systèmes spéciaux et discutables des philosophes ; nous exposerons ensuite la doctrine directement opposée à la nôtre sur ce point, et nous poserons ainsi avec clarté la question que nous devons résoudre.
Le premier point de la croyance du bon sens, c'est l'objectivité de l'étendue.
L'étendue, selon le bon sens, existe comme nous la voyons et où nous la voyons. Les lieux distincts en apparence sont distincts en fait. La géométrie est une science vraie qui s'applique exactement aux corps réels et à leurs relations.
L'étendue ainsi comprise se prolonge évidemment dans toutes les directions ; elle constitue l'espace auquel on ne peut concevoir de limites.
3ii LE POSITIVISME ET Là SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
Cel espace est objectif ; il existe en dehors de notre pensée, c'est nous qui sommes dansTespace, ce n'est pas l'espace qui est en nous.
Maintenant queUes sont les relations de cet espace avec TÉtre suprême ? Est-il créé, ou coétemel à Dieu, ou £ait-il partie de la nature divine comme Ta voulu Newton ? L'espace qui sans nul doute existe actuellement, et qui semble indépendant des corps qu'il renferme, existerait-il de la même manière s'il n'y avait absolument aucun corps ? Les lieux divers que nous ne distinguons entre eux que par leurs situations relativement à certains points de n^èfe concrets et matériels, existeraient41s d'une manière absolue, et seraient-ils distincts lors-mème qu'il n*y aurait aucun point de repère réel ?
Le vide que nous concevons à l'état d'intervalle entre des corps, pourrait-il être universel sans que Tétendue elle-même cessât d'être concevable ?
Nous ne traitons pour le moment aucun de ces problèmes profonds et qui donnent le vertige. Nous ne tranchons aucune de ces questions. Un grand nombre de philosophes de nos jours prétendent que l'étendue est toujours et nécessairement subjective et idéale. M. Royer-CoUard a soutenu, avec une assez forte apparence d'évidence, '^ue l'espace objectif est nécessaire d'une manière absolue. Pour nous, nous nous tenons entre ces deux opinions. Nous disons que l'espace objectif existe actuellement, qu'il est expérimentalement évident.
Nous nous réser>'ons la liberté, si cela peut être utile^ pour résoudre d'autres questions, d'admettre que l'espace avant la création du monde aurait pu n'exister qu'à l'état subjectif et idéal dans la pensée divine, et qu'il ne serait devenu objectif qu'en même temps que les corps \
Mais nous maintenons hors de toute contestation le point essentiel de l'existence objective actuelle de l'espace, tel qu'il nous apparaît.
Notre seconde assertion, c'est l'existence des corps réels à titre Je substances disLincles.
• Voir U iM>ic à U fin du chaiiilrv.