LIVRE IV. — CHAPITRE PREMIER. 3i
Chaque corps, chacune de ces portions d'étendue, limitée de toute part, tangible ou visible, esta nos yeux une réalité distincte de toute autre, une chose^ une substance.
Nous soutenons cela, mais nous ne disolfs que cela.
Nous ne nous prononçons pas sur la nature intime de ces corps distincts. Nous avons eu soin dans notre premier livre de bien établir que la notion de substance pourrait être appliquée à toute réalité même complexe, pourvu qu'elle ait une certaine unité et une certaine permanence.
C'est dans ce sens que nous disons que les corps sont des substances. Nous ne nous prononçons pas sur la nature de leurs éléments. Nous n'excluons ni le système d'Aristote sur la matière et la forme, ni le système des atomes, ni même certaines formes de djrnamisme ou certains systèmes réduisant la matière à un ensemble de forces. Nous n'excluons aucun de ces systèmes, pourvu qu'ils se concilient avec notre principe général, c'est-à-dire avec l'existence de réalités distinctes l'une de l'autre, situées dans des régions limitées de l'espace, et terminées par des surfaces tangibles et visibles.
Si donc quelqu'un voulait soutenir le système de Boscowith, et réduire avec lui les corps à des groupes de points matériels sans dimensions, lesquels se maintiennent à des distances fixes les uns des autres par des forces attractives et répulsives, et excluent les corps étrangers par une force répulsive qui émane des points matériels les plus rapprochés de la surface apparente, nous ne considérerions pas ce système comme contraire à notre donnée générale.
L'ensemble des points matériels constituerait, en effet, une substance complexe, située dans une région de l'espace et terminée par une surface tangible, en prenant le terme de contact dans le sens large, en disant que deux réalités se touchent lorsqu'elles entrent dans la sphère de leur force répulsive moléculaire mutuelle.
Nous n'excluons donc pas absolument le dynamisme (bien que personnellement nous soyons opposé à ce système qui remplace les corps par des espèces d'abstractions creuses, et qui, de plus, est une pure hypothèse), mais nous exigeons qu'il se
324 LE POSmVISBiE ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
concilie avec l'objectivité de Tétendue et la distinction des corps réels.
Ainsi, espace objectif contenant des corps réels distincts^ telle est notre conception §a monde visible.
Passons maintenant à la manière suivant laquelle nous arrivons à la connaissance de cette réalité extérieure.
Nous distinguons d'abord deux sortes d'observations externes, les unes portant sur des apparences, les autres sur des corps réels, c'est-à-dire sur des substances.
Nous appelons apparences la lumière, le son, et les autres objets d'obsefflation analogues. D'après la notion première du bon sens, ces objets semblent à la fois être objectifs, extérieurs à nous, et ne pas être des substances ; le son, la lumière, nous semblent venir du dehors et ne pas être de véritables corps subsistants au dehors. La science a analysé ces objets étranges, et les a décomposés en deux éléments, l'un purement subjectif, quoique transporté en apparence au dehors par l'imagination et l'habitude, l'impression sonore ou lumineuse produite par l'activité de la rétine ou du tjonpan; l'autre pleinement objectif et substantiel, mais tout différent, quant à sa nature, de cette impression ellemême, la vibration de l'air ou de l'éther.
Cette découverte scientifique a été, comme nous le montrerons plus loin, non la contradiction, mais la simple interprétation de la notion confuse du bon sens.
Quoi qu'il en soit, dans cette première espèce d'observations le bon sens vulgaire croit percevoir un objet extérieur apparent qui n'est pas une substance, et la science déclare que nous éprouvons une sensation dont la cause est externe et ne peut être connue qu'indirectement et postérieurement.
La seconde espèce d'observations porte sur des corps réels. C'est celle qui a lieu lorsque nous touchons ces corps ou lorsque nous les voyons de près, de manière à distinguer leur forme véritable, et surtout lorsque nous unissons la vue au tact.
Dans cette espèce d'observations, nous soutenons que c'est la substance matérielle elle-même, en d'autres termes, le corps, qui est directement observé et connu.
Nous ne nions point cependant que ce ne soit au travers do