LIVRE IV. - CHAPITRE IL
Taveugle-né discernait les formes, bienqu'il ne s'en fît peut-être pas la même idée que le voyant.
Hais, ce qu'il y a de certain, c'est que le tact, uni à la vue, constitue un sytëme autodidacte^ c'est-à-dire que le tact et la vue unis ensemble, s'interprètent mutuellement sans le secours d'aucun autre sens, le tact fournissant à la vue ce qui lui manque, la notion de la réalité et celle de la troisième dimension ; et la vue fournissant au tact ce qui lui manque, les notions d'ensemble et les formes géométriques.
Ce secours que le tact reçoit de la vue, si tant est qu'il soit nécessaire, ne serait, il faut le remarquer, qu'une sorte d'initiation à l'idée d'étendue et de forme. Une fois cette initiation faite, le tact suffit pour reconnaître les formes, et les aveugles qui ont vu ne s'y trompent pas. Sous ce rapport, il peut être dit autodidacte.
On peut remarquer encore que le tact est un sens très général qui perçoit à sa manière tout ce qui existe dans le monde matériel, l'étendue, la forme, le mouvement, les substances matérielles, tout, excepté les modalités des autres sens dont les organes sont spéciaux, la lumière et les couleurs, les sons, les odeurs et les saveurs.
Enfin, dernier caractère non moins important que les précédents, le tact est naturellement certain et infaillible.
Il ne comporte aucune classe régulière et naturelle d'illusions. Il n'y a dans la perception du tact aucun sujet de confondre la réalité et l'apparence, puisque le tact ignore les apparences.
La distinction du moi et du non-moi est faite par la sensation elle-même. Il n'y a pas de distance à parcourir et par conséquent ni réflexion, ni réfraction possibles.
Les seules illusions auxquelles le tact pourrait être sujet seraient les illusions accidentelles provenant soit de la lésion d'un organe, soit d'une hallucination, soit d'un mode irrégulier et contraire à l'habitude de placer les doigts qui servent à toucher un corps. Mais toutes ces illusions, y compris celle des amputés, sont de simples accidents.
Elles sont du reste d'autant plus facilement détruites que le mode normal de percevoir par le tact est extrêmement varié, et
l^ LE POSITIVISME ET LA SQENCE ElPÈaiMEVTALE.
laissé à la libre dispositioa de Tobservatear. On peat loacher de mille manièreft. avec toutes sortes de parties an corps, an moyen de différents mouvements. L'emploi varié de ces moyens i^ perception £aii naturellement disparaître les illusions accidexitelles, n n*€tti est pas de même dans la vue qui n*a qu^on seul mode de perception^ la fixation de Tceil sur Tobjet ou Fima^e. Aussi ne peut-on pas citer un seul de ces jugements illusoires de la perc^tion^ qui subsiste d'une manière durable en contradiction avec le jugement de la raison, comme on en rencontre si fréquemment dans la perception visuelle. Le seul cas de ce genre serait l'illusion des amputés qui croient souffrir dans le membre qui n'existe plus ; mais c'est un cas accidentel qui ne rentre pas, comme les illusions de la vue, dans l'exercice normal de la faculté perceptive cbez tous les hommes.
Il résulte de ces réflexions que les différents sens ont des fonctions et des rôles très divers, et qu'il faut être très réservé pour appliquer à Fun d'eux les résultats d'une expérience ou d'un raisonnement fait sur un autre.
Il en résulte encore que le tact est un sens tout spécial, qui est par sa généralité et par l'absence d'un appareil nerveux spécial opposé aux quatre autres, qui par son caractère vérificateur par son rapport direct avec les substances, par sa certitude et son absence d'illusions naturelles, est opposé spécialement à la vae et à l'ouïe. Enfin s'il n'est pas absolument autodidacte, il a cependant beaucoup moins besoin qu'aucun autre du secours des autres sens, une simple initiation à Tétendue lui suffirait, si tant est qu'elle lui soit nécessaire.
Ces données très évidentes et de simple bon sens vont nous èlrc très utiles dans la comparaison que nous voulons établir outre la perception des apparences et celle des corps réels.