LIVRE IV. - CHAPITRE III
Elle remarquera d'abord que le son est. comme suspendu entre deux termes, la cause qui le produit et l'être organique qui l'entend. Elle remarquera que le son sort de sa cause pour entrer dans l'être sensible, pour se manifestera cet être sensible.
Elle étudiera avec soin le rapport de ces deux termes extrêmes, la cause externe etTêtre sentant, et cherchera à découvrir la vraie place qu'occupe entre eux le phénomène que nous appelons le son. Or, il est évident en premier lieu que le son étant entendu par le moi, il y a un état subjectif du moi qui correspond à chaque son. Il y a, suivant Texpression des sensualistes anglais, des états de conscience distincts qui consistent dans l'audition actuelle de tel ou tel son.
n n'est pas moins évident que le son sort du dehors, qu'il n'est pas produit par notre spontanéité interne et par conséquent, qu'il y a une cause extérieure correspondante à chaque son déterminé.
Tout son, considéré par une vue d'ensemble, avec ses tenants et aboutissants, contient donc deux phénomènes, l'un pleinement subjectif, l'audition de telle note de musique, l'état de conscience du moi qui entend cette note ; l'autre pleinement objectif, l'acte de la cause qui provoque l'audition de cette note.
Ces deux éléments étant bien distingués, que devient i'élément primitif, le pur son, l'être hybride, à la fois objectif et non substantiel, qui est l'objet de la première affirmation du bon sens? Restera- t-il suspendu entre la cause de l'audition et l'audition elle-même, ou bien se séparera-t-il de l'un des deux éléments pour se confondre avec l'autre ?
Pour résoudre cette question, nous pouvons procéder de deux manières. Nous pouvons chercher à définir le son, à nous rendre compte de ce que ce mot signifie, ou bien à sentir, à éprouver le son, et à examiner ce que nous éprouvons.
Employons le premier moyen.
Qu'est-ce que le son ?
C'est ce que j'entends, c'est l'objet de l'audition.
Réciproquement, en quoi consiste l'audition?
Elle consiste à entendre, mais à entendre quoi? des sons.
3o8 LE POSITIVISAIE ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
Il n'y a, dans le son aéparé de sa cause que la propriété d'être entendu.
En quoi un do et un sol diffèrent-ils ?
En ce que Tun est entendu comme un do et Tautre comme un sol.
En quoi diffère l'audition d'un do de celle d'un sol?
En ce que la première consiste à entendre un do^ et l'autre à entendre un sol.
Il est donc impossible de définir l'audition autrement que par le son, ni le son autrement que par l'audition. L'élément en apparence objectif, le son, se définit par l'élément subjectif, l'audition, et réciproquement. Il n'y a donc rien dans le son proprement dit qui soit objectif d'une manière absolue, rien qui ne tienne pas à notre moi et à notre organe, qui puisse être défini sans qu'ils entrent dans la définition. Pour trouver un objectif absolu, il faut aller plus loin, il faut pousser jusqu'à la cause inconnue, ou seulement connue par induction, jusqu'à l'air vibrant ou au corps sonore.
Ainsi, notre premier procédé nous conduit à admettre que le son n'étant réellement pas distinct de l'audition est un phénomène subjectif, bien qu'objectif en apparence.
Notre seconde méthode nous conduit au même résultat.
Nous sommes certains en effet qu'il existe des états de conscience subjectifs correspondant à l'audition de chaque note de musique, de chaque espèce d'harmonie.
Mais, chose étrange, il nous est impossible de sentir ces états de conscience en nous, par la réflexion interne, comme nous sentons la douleur ou la chaleur. Il n'y a aucune sensation du son, distincte du fait d'entendre le son. Il n'y a aucune manière de distinguer l'audition subjective d'un do de celle d'un sol^ si ce n'est en écoutant la production d'un dà ou d'un sol par un instrument.
Ainsi, il n'y a rien de sensible au dedans de nous, si ce n'est le son même qui nous semble au dehors, et il n'y a rien de concevable en dehors de nous, si ce n^est la cause inconnue de ce son.
La raison se prononce donc ici contrel'apparence; elle fait rentrer le son dans le sujet entendant. Elle résout la première notion du