‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 212 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE IIl · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE IIl

et il nous sera facile d'en conclure que le système de l'étendue subjective est une pure invention, une pure lubie de philosophes, un triste et nuageux fantôme, aussi dépourvu de poésie et de grâce que de vérité.

Une autre remarque très importante, c'est que la subjectivité des sons et des couleurs apparentes n'est nullement, comme on l'a dit, un résultat des découvertes scientifiques modernes. Nous venons de donner des preuves philosophiques concluantes de cette subjectivité, sans avoir recours à la nature du son et de la lumière, ni à la décomposition de la lumière blanche par le prisme, ni aux études modernes d'optique physiologique.

Les seuls faits dont nous nous soyons servis sont des faits très vulgaires : celui de la variété des aspects d'un corps, résultant de l'ombre et de la lumière ; celui de la réflexion dans un miroir ; celui de la production de la voûte apparente du ciel par notre faculté visuelle.

C'est au moyen de ces seuls faits que, par une analyse attentive, nous sommes parvenus à reconnaître l'impossibilité de séparer l'audition du son entendu, la vision de la couleur vue ; à comprendre la distinction entre la couleur des corps, la lumière objective et la couleur apparente; la distinction des deux espèces de vision, l'une directe, l'autre par interprétation au travers d'un signe ; et enfin à constater la subjectivité des sons et des couleurs apparentes proprement dites.

Il n'est donc pas vrai, comme le veulent les sensualistes, que le bon sens ait été récemment convaincu d'erreur par la science. Le bon sens a toujours implicitement affirmé ce que nous venons d'expliquer ; seulement il l'affirmait d'une manière confuse et inexacte, avec un langage plein d'équivoques. Nous pouvoni^ en outre reconnaître la cause de cette inexactitude des notions vulgaires. En premier lieu, les couleurs et les sons sont des signes. Or, le bon sens vulgaire, quand il est en présence de signes, songe, avant tout, à interpréter ces signes et à s'en servir; il ne s'occupe guère de savoir en quoi ils consistent. Il confond volontiers les signes avec les choses signifiées. Les sons et les couleurs sont les signes naturels des corps objectifs; il n'est

donc nullement étonnant qu'ils soient confondus avec ce qu'ils signifient.

Une seconde raison de cette confusion provient de cette loi naturelle qui fait apparaître les sons et les couleurs, bien que subjectifs, en dehors de nous. Le dehors, ce qui est en dehors de nos organes, c'est le lieu naturel du non-moi, des phénomènes non subjectifs. On comprend qu'il soit aisé de s'y tromper. En troisième lieu, ces objets étant au dehors en apparence, ilfaut pour les observer, nous tourner vers le dehors. Nous écoutons les sons et nous regardons les couleurs dans la même attitude que nous devons prendre pour les interpréter et pour observer les corps extérieurs. Au contraire, pour observer nos sensations internes, la joie, la douleur, les affections, il nous faut nous retourner vers nous-mêmes, réfléchir^ prendre une attitude inverse de celle de l'observation externe. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que nous regardions comme objectif ce que nous ne pouvons observer qu'en nous tournant vers le dehors ?

Aussi avons-nous pensé que, bien que ces phénomènes fussent en réalité subjectifs, il valait mieux conserver à leur observalion le nom de perception, et leur donner le nom d'apparences, en réservant le terme de sensations pour les phénomènes internes qui s'observent par la conscience. Helmholtz, conformément à l'orthodoxie relative à la subjectivité des couleurs apparentes, appelle tous ces phénomènes sensations et réserve le nom de perception pour la connaissance des corps. Nous croyons être plus exact en réservant les termes de sentir et de sensations pour les phénomènes internes qui apparaissent comme internes, en adoptant, pour les sons et les couleurs, les termes de percevoir et d'apparences ou images, et en nous servant du même terme de perception pour la connaissance des corps, non sans avoir soin de distinguer deux espèces de perceptions.

Un quatrième motif de l'illusion de l'objectivité des sons et des couleurs provient de l'étroite dépendance qui existe entre ces phénomènes et leur cause externe. L'audition du son et la vision de la couleur commencent, cessent et varient d'une manière exactement conforme à ce qui se passe dans les causes externes. Ces phénomènes ne sont pas influencés par la volonté, etle sontà

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