LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE IV. Î
définition que nous faisons reposer l'autorité de ces vérités exclusivement ni même principalement sur ce consentement universel. Nous sommes très éloignés de la pensée de Lamennais qui déclarait la raison de chaque homme incertaine et faillible, et qui accordait Finfaillibilité au témoignage de l'humanité . Nous croyons que ces vérités sont communes à tous les hommes, mais qu'elles peuvent être directement connues avec certitude par la raison individuelle de chacun.
Sans doute nous avons dû avoir recours d'abord au fait extérieur évident de l'existence de ces vérités dans la pensée de tous les hommes, pour échapper aux contradictions des systèmes et pour montrer aux hommes qu'ils ont un terrain commun de discussions.
Mais, cela fait, nous appelons chacun à constater par sa raison individuelle en quoi consistent ces vérités premières, quel est leur nombre et quelle est leur portée. Nous ne lui demandons pas de les recevoir aveuglément sur le témoignage des autres hommes, témoigMige qui par lui-même n'est nullement préférable à celui de sa propre raison.
Nous l'invitons au contraire à chercher par lui-même ces données premières; seulement, nous l'avertissons qu'il doit s'attendre à trouver en lui ce qui se trouve dans les autres hommes, et que les intelligences humaines sont toujours présupposées identiques dans leur fond, sans quoi il n'y aurait aucun enseignement ni aucune discussion possible. Nous l'invitons donc à choisir, comme plus incontestables, les vérités au sujet desquelles cet accord sera manifeste, et à les employer de préférence, lorsqu'il voudra communiquer sa pensée aux autres.
C'est donc la raison individuelle qui doit percevoir les vérités de bon sens. D'autre part elle les perçoit avant toute analj^e, avant tout travail conscient de l'intelligence. .
Nous avons dit, en effet, et nous avons prouvé que ces vérités étaient pratiquement primitives.
Il faut donc qu'elles soient perçues d'une manière directe et sur leur propre évidence.
Il y a donc une évidence spéciale à ces vérités premières du bon sens, évidence qui porte sur des donnée^ non encore analysées.
sur des faits à Tétat bmt. Cette évidence appartient à toutes les vérités de bon sens ; elle les garantit toutes avec une égale autorité.
Elle a un caractère éminemment ferme et spécialement pratique. L'homme s'appuie avec confiance sur ses données, et s'en sert pour régler sa vie entière ; il y trouve les prîuinpes de ses actions, et les prévisions qu'il en déduit sont très mnnnent trompées. On peut se demander même, si à l'égard de ces premières vérités, la philosophie apprend jamais à l'homme plus qu'il n'en savait par le bon sens, et si toute l'utilité de la bonne philosophie sur ce point ne consiste pas seulement à réfuter les erreurs que l'analyse logique mal faite a engendrées.
Cette évidence du bon sens, toute réelle, toute solide qu'elle soit, a néanmoins deux graves défauts.
D'une part, elle est toujours accompagnée d'une certaine obscurité ; nous savons ce qui est ; nous connaissons les faits en gros, mais nous ne voyons pas les liens entre les faits ; nous ne voyons pas clairement les motifs de nos affirmations. C'est cette obscurité relative qui a porté Reid, par une regrettable exagération, à supposer des jugements primitifs aveugles. Nous ne doutons pas de la vérité de ces affirmations du bon sens, mais nous en cherchons le pourquoi.
D'autre part, les termes dont le bon sens se sert sont fort souvent inexacts. Il saisit la vérité avec énergie et promptitude, mais avec une certaine grossièreté, englobant quelquefois le faux avec le vrai, dépassant la mesure juste par le caractère absolu de ses affirmations.
Aussi, l'esprit humain, ne trouvant pas le bon sens suffisant, a spontanément recouri à l'analyse, à l'abstraction, à la logique.
fi rencontre alors une autre espèce d'évidence qui présente d'autres caractères.
Les vérités abstraites de la géométrie, les premiers principes de la logique, les observations scientifiques qui portent tor des faits isolés dè'.tout ce qui les entoure, sur des couleurs ou des sons comparés entre eux, ont un caractère tout spécial de clarté. C^ sont des vérités lumineuses.
Leur objet étant simplifié par l'abstraction, l'intelligence por-