LIVRE PRÉLIMINAIRE. - CHAPITRE lY
tant toute sa puissance sur un seul point, aperçoit avec une pleine clarlé le lien des idées ou le rapport des faits sûgciples entre eux.
De ce point de départ si clair, le philosophe ou le savant s'élève par le raisonnement à d'autres vérités plus complexes ; il les reconstruit au moyen de leurs éléments mieux connus. Il arrive ainsi à une connaissance précise, technique et scientifique, du monde.
Il ne faut pas croire cependant que ce procédé soit exempt d'inconvénients.
Par suite même de la décomposition des faits par l'abstraction, les notions abstraites, tout en étant plus précises, sont plus subtiles ; elles échappent à l'intelligence par un autre côté ; les mots, étant plus loin des faits, deviennent plus sujets à des variations insensibles dans leur sens, qui les rendent équivoques.
Cet inconvénient n'existe pas dans les sciences qui veulent rester toujours abstraites et dont le cadre est absolument fixe et déterminé, comme les sciences mathématiques. Mais, dès qu'il s'agit d'appliquer l'analyse à des notions concrètes, à des notions philosophiques principalement, la difficulté de ne pas laisser fléchir le sens des termes devient très grande, et la déduction logique ressemble souvent à une marche sur un chemin glissant.
Nous croyons que ces deux procédés de l'esprit kamain ont une égale autorité, que leur usage simultané est nécessaire et qu'ils d(»vent se servir de contrôle l'un à l'autre.
Le bon sens, c'est l'intelligence, usant à la fois de toutes ses facultés, saisissant un problème dans sa réalité concrète avec toutes les circonstances qui s'y trouvent, et le tranchant d'autorité, d'une manière sûre, quoique souvent avec grossièreté et exagération.
L'analyse logique, c'est la même intelligence procédant lentement, examinant successivement chaque élément d'une question, l'étudiant patiemment dans le détail, mais par là même perdant quelquefois la vue claire de l'ensemble et du but final, et risquant de s'égarer.
Le bon sens, c'est l'intelligence prononçant à la manière d'un juré, d'après sa conscience intime, sans a^QÎr à en rendre compte.
26 LE POSITIVISlfE ET lA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
La logique, c'est la même intelligence prononçant comme un juge, sur pièces, et dans les formes prescrites par la loi.
Mais, dans tous les cas, c'est toujours Tintelligence humaine. Dans un cas comme dans Tautre, son témoignage ne peut avoir d'autre garantie que sa propre nature; c'est toujours en tant que faculté qui connaît le vrai, qu'elle est digne de foi, et elle l'est également, quelle que soit la nature de l'évidence qui se manifeste à elle, que ce soit l'évidence concrète du bon sens ou l'évidence abstraite des principes logiques.
J'ajoute que l'usage de ces deux procédés est nécessaire, et qu'ils se servent de contrôle l'un à l'autre. Chacun, comme nous l'avon» montré, a ses imperfections propres. Les jugements de bon sens sont solides, mais grossiers ; il ont besoin d'être limités et précisés. Les raisonnements logiques sont précis et subtils; ils ont besoin d'être maintenus dans la vraie voie et d'être rapprochés constamment des faits. C'est en usant de toutes ses facultés, c'est en emplojrant tous les moyens en son pouvoir que l'homme peut espérer parvenir à la possession de la vérité.
Mais l'homme le peut-il réellement? Son intelligence est-elle un organe de vérité ou d'erreur ? Ces deux évidences, celle du bon sens et celle de la logique, peuvent-elles se contredire ? ou devons-nous croire que, se limitant et s'appuyant l'une l'autre, elles lui permettent dans une certaine mesure d'arriver à comprendre l'univers et à se comprendre lui-même ?
A ces questions posées par les sceptiques, nous ne répondrons que quelques mots :
Nous leurs demanderons simplement jusqu'où va leur scepticisme.
Êtes-vous, leur dirons-nous, réellement, sincèrement convaincus que l'homme ne peut connaître aucune vérité d'aucune espèce, ou bien croyez-vous que, pouvant connaître certaines vérités, il est impuissant pour en atteindre d'autres ?
Si vous répondez que l'impuissance de l'homme n*est que limitée, qu'il y a certaines choses qu'il peut connaître et d'autres qu'il ignore nécessairement, j'admettrai votre idée d'une manière générale, et il n'y aura plus entre nous d'autre question que celle-ci : Quelles sont les choses que l'homme peut connaître.