‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 232 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE V

transportée au dehors, que notre propre sensation était imaginativement transportée sur la surface des corps. Cette doctrine était déjà singulière et étrange ; nous Favons admise cependant sur des preuves solides.

Mais, faire rentrer en nous, considérer comme une portion de nous-même, comme une sensation de notre organisme, non pas ce mince vêtememfcde couleur apparente, mais Funivers entier, le dedans comme le dehors ; dire que c'est nous qui produisons par notre activité interne, non pas Téclat de la couleur apparente, mais la solidité et la résistance, le sol qui nous porte, la maison où nous habitons, le pain qui nous nourrit, le projectile qui nous pénètre et nous tue, c'est, on le comprend, dépasser la limite des paradoxes permis, c'est imposer à la croyance humaine des choses absolument incroyables, c'est renverser la raison de fond en comble.

C'est là, cependant Oe qu'on dit lorsqu'on affirme que l'étendue est subjective. Si en effet l'étendue est subjective, tout ce qu'elle contient, tout ce qui est perceptible dans l'étendue, est subjectif également. C'est ainsi, et non autrement, que nous avons entendu la subjectivité des couleurs apparentes. Nojas avons admis que ces couleurs tout entières sont des fantômes ; qu'elles sont tout entières en nous, et ne sont en dehors qu'en apparence, qu'il n'y a réellement en dehors de nous que leur cause, tout à fait ditTérente d'elles, et qui peut en être séparée dans le cas des illusions optiques.

Or, est-il possible, de sang-froid et pour tout de bon, de placer ainsi en nous tous les corps de l'univers ; la terre, le soleil et la lune, les corps des autres hommes, ceux des animanx, en un mot le monde réel tout entier? Qui ne voit que notre moi est trop étroit pour contenir tout ce qu'on voudrait y renfermer ? Qui ne voit qu'une fois cet étrange système admis, il faudra que notre vnoL pour suffire à ce qu'on lui impose, se dilate jusqu'à devenir le moi de Fichte, le moi universel du panthéisme? Ou bien, s'il veut rester personnel et individuel, qui ne comprend qu'il ne peut pas être enflé ainsi sans éclater, comme la grenouille de la fable ? Qui ne comprend que les efforts des philosophes seront vains, et que le monde extérieur, le monde réel et solide reprendra le

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dessus forcément, qu'il rebondira comme un ressort trop fortement comprimé, quil brisera la prison intellectaelle où Ton essaye de renfermer , et retournera dans Tespace objectif . emportant avec lui les débris et les éclats du faible et étroit sujet dans lequel on a voulu le faire rentrer. En essayant de sacrifier la matière à l'esprit, on aura en réalité sacrifié Tesprità la matière. Le panthéisme et le matérialise^ sont les prodnils légitimes du spiritualisme qui admet Tétendue snbjectÎTe : on peut même se demander lequel est le plus absurde de nier l'existence du moi, ou de faire rentrer dans le moi ce qui est, par la plus élémentaire é\idence, et presque par définitioa» le non-moi. ce monde dont le nom propre est le monde extérieur.

Nous pouvons nous assurer d'une manière plus complète de cette impossibilité pratique de nier la notion des corps réels et objectifs, en comparant le véritable monde subjectif, celui que nous avons étudié^ celui des £uit6mes oilorés, avec celai qu'on voudrait lui assimiler.

L'ensemble des fantômes colorés produits par notre rétine, et qui s'applique sur les corps extérieus. est subjectif. Qu'est-ce à dire? Cela veut dire qu'il est personnel à charnu de nous, que chacun produite possède et contem{^ le sien. La couleur a|^rente vue, avons-nous dit, ne difière pas de la vision de la couleur, ni de la sensation colorée. Or, ma propre vision de couleur, nu propre sensation colorée est à moi et à moi seul : celle de mon voisin est une autre sensation : nous ne pouvons pas les comparer: de là Tadage : •« Des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer. Chacun de nous se promène donc, portant avec lui son fantôme coloré, de même que chacun, en contemplant la voûte céleste, contemple une sur£ice imaginaire qui lui est personnelle et qu'il a créée.

Ot. maintenant, si Tétendue et rimpénétrabilité des corps sont subjectives comme les couleurs. U faudra dire qu'il y a ai^mt d'univers solides et impénétrables, que d'indiWdus ; que chacun produit le sien et l'emporte avec lui. qu'il crée et emporte aussi avec lui sa propre terre et son propre sti^eil, son propre espace : différents de !a terre et du soleil, du ciel et de l'espace des autres hommes, etc.. etc.

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Mais ce n'est pas tout : ce qui fait que nous appelons les corps objectifs, c'est que nous croyons que les différents hommes voient et touchent le même corps. C'est le caractère de Texpérience externe; c'est en cela qu'elle diffère de l'expérience interne, qui est nécessairement personnelle ; c'est ce qui la rend plus facile et plus communicable.

Or, si l'univers était subjectif tout entier, toutes les expériences deviendraient des expériences internes; la vision et le tact des corps seraient autant de phénomènes d'hallucination personnelle à chacun, et jamais il ne serait possible de faire voir ou toucher le même fait à deux personnes distinctes.

Mopitrons encore d'une autre manière l'absurdité qui résulte de la supposition que la perception des corps est semblable à celle des couleurs. Le fantôme subjectif de couleurs apparentes, se confondant avec la vision elle-même, n'existe que pendant que la vision s'opère. Quand nos yeux sont fermés, les causes externes, la couleur des corps et la lumière colorée subsistent, les couleurs apparentes n'existent plus.

De même, si la perception des corps réels et tangibles devait être assimilée à la perception des couleurs, il faudrait admettre que les corps n'existent que lorsque nous les voyons ou les touchons, il faudrait dire, avec Schopenhauer, que, quandje ferme les yeux, le soleil cesse d'exister, il faudrait dire, que quand j'enferme de l'argent dans mon tiroir, cet argent n'étant plus ni vu, ni touché, n'existe plus du tout, et que si, rouvrant mon tiroir plus tard, je vois reparaître les mêmes sensations, c'est un nouveau phénomène subjectif qui se reproduit.

Bien plus, le fait d'être perçu par un sens ne peut donner à ces êtres subjectifs que l'existence apparente qui a rapport à ce sens ; ainsi, quandje touche un corps dans l'obscurité, je ne produis pas sa couleur apparente.

Réciproquement, le fait de voir un corps ne le rend pas tangible. Donc, les corps que je ne fais que voir, n'existent qu'à titre de fantômes ; il n'y a que ceux que je touche actuellement qui soient des corps tangibles ; quand je navigue sur un vaisseau, la mer que je ne touche pas, n'est plus qu'un fantôme visible ; elle n'existe plus du tout quand je descends à fond de cale.

Quand je monte en ballon c'est la terre entière qui n'est plus qu'une image visuelle, laquelle cesse totalement d'exister si je ferme les yeux.

Voilà le monde réel singulièrement réduit. On comprend qu'après avoir subi cette amputation, il puisse rentrer dans le moi et y résider. Toute la question est de savoir si la réalité peut se prêter à cette opération, et si elle peut consentir à rentrer dans l'apparence. Pour nous, nous sommes convaincu que cela est impossible, que personne ne peut croire pratiquement, et pour tout de bon, à la non-existence de l'espace objectif et des corps ; nous croyons que ce système ne peut être qu'une formule de haute algèbre métaphysique, qui ne peut être admise ^'k la condition qu'on ait pleinement absolument oublié, à quoi elle se rapporte et ce que les signes veulent dire ; c'est un jeu d'esprit du métaphysicien, ce n'est pas une croyance de l'homme vivant.

Dès lors, on comprend que rien n'est plus irrationnel que de 'sacrifier un principe de bon sens, qui a une telle puissance, une telle force pratique et une telle universalité, à cause des difficultés profondes, relatives à la nature de l'espace et des corps. C'est précisément sacrifier le connu à l'inconnu. C'est supprimer les les conditions du problème, sous prétexte de le résoudre. C'est accepter la pleine et complète absurdité, la rigoureuse inintelligibilité, dans la région des choses simples, pour éviter l'obscurité mystérieuse des choses profondes.

C'est réellement faire, dans l'ordre philosophique et intellectuel, ce qui est reproché dans l'Evangile, aux Pharisiens : « Couler le moucheron et avaler le chameau. »

Donc, la raison, si elle est raisonnable, si elle cherche sincèrement la vérité, et ne se livre pas à une logomachie stérile, acceptera pleinement la notion évidente du bon sens telle qu'elle est, en la limitant néanmoins soigneusement, pour ne pas faire dire au bon sens plus qu'il ne dit réellement, en ayant soin de ne pas trancher des questions douteuses, de ne pas se prononcer imprudemment sur la nature métaphysique de l'espace, ni sur l'essence intime des corps réels.

Il est facile de reconnaître la différence qui existe entre cette notion primitive des corps et la notion du son et de la lumière.

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