CHAPITRE VI
DISTINCTION ENTRE LES SIGNES SENSIBLES DE LA PERCEPTION ET LES ÉLÉMENTS DE LA NOTION OBJECTIVE
d'un CORPS
Le bon sens, la raison, la science s'accordent pour reconnaître l'existence de corps réels situés dans un espace objectif. Gomment cette notion s'est-elle formée? Gomment notre intelligence est-elle arrivée à la connaissance des corps ?
Il est une première question que nous laissons de côté, au moins pour le moment; c'est celle de la formation de notion de l'espace. Cette notion naiUelle spontanément dans notre raison ou bien est-elle postérieure à celle des premiers corps coriftus, et résulte-t-elle d'une abstraction opérée sur leur étendue perceptible et sur leurs relations de distance? Nous ne nous prononçons pas sur cette question, bien que le second mode d'acquisition de l'idée d'espace soit plus conforme au mode général de la formation de nos idées.
Ce que nous nous demandons, c'est comment nous sommes arrivés, avec ou sans la notion préalable de l'espace, à la notion d'un corps accessible et tangible, de dimension moyenne, d'un livre par exemple, d'une bille d'ivoire ou de tout autre objet.
Selon Reid, la notion de ces objets est acquise directement par un jugement spontané qui nous fait dire : cet objet existe en tel lieu, il a telle forme. Ce jugement est sans motif, mais il doit être cru sur le témoignage de la raison.
426 LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRTîlENTALE.
Cette doctrine étrange et choquante ne peut plus être soutenue. Nous avons indiqué ailleurs comment il fallait interpréter ces premiers jugements expérimentaux et comment ils se résolvaient dans la synthèse de deux éléments abstraits d'une même notion concrète.
Mais, de plus, l'expérience a parlé. Quant à la vision, nous savons maintenant d'une manière certaine que la notion de la forme en relief ne résulte de la perception visuelle que par suite d'une interprétation faite au moyen des perceptions du tact. Or, sans la forme en relief, il n'y a pas de corps, il n'y a qu'une image plate ou flottant en l'air.
Le tact, d'un autre côté, ne procède pas par cette voie d'affirmation brusque et spontanée queReid suppose. Le tact, sens vérificateur, est lent, progressif, patient. Il palpe les corps pour en connaître la forme.
La théorie de Reid a disparu pour toujours devant les résultats scientifiques; nous disons, bien entendu, la théorie du jugement spontané et aveugle, et non la doctrine de l'existence réelle des corps que nous défendons, et qui est une notion de bon sens.
La vraie théorie est celle-ci. La vue devine par une première notion incomplète, celle qui est fournie par le fantôme visuel.
Le tact vérifie par une série de mouvements et de tâtonnements, qui constituent une expérimentation inconsciente. C'est de Tunion dellbs renseignements que résulte la notion concrète qui, analysée ensuite par l'abstraction, servira à former le jugement expérimental primitif que Reid prétendait être absolument spontané.
Ce corps est rond : ce corps existe *.
Il est important d'entrer dans le détail de cette expérience primitive par laquelle nous arrivons à la connaissance d'un corps.
Pour faire cette analyse d'une manière sûre, nous examinerons d'une partie résultat^jp'est-à-dire la notion concrète ; d'autre part le moyen, c'est-à-dire les sensations visuelles et tactiles qui ont servi à former la notion.
La notion, comme nous l'avons dit plus haut, est celle d'un corps réel et objectif. Nous attribuerons à la notion tout ce qui
* Voir plus haut liv. Il, chap. ra.