LIVRE IV. — CHAPITRE VII
apparences et les sensations qui les révèlent. Ce fait est analogue à beaucoup d^autres faits de la nature humaine. Quand nous voulons mouvoir nos membres ou nous servir de nos organes, c'est le but externe et visible que nous avons en vue. Nous n'avons pas conscience des moyens. Un chanteur fait sortir de son larynx un do ou un so/, sans savoir comment sont disposées les cordes vocales qui produisent ces notes. Il faut bien cependant que sa volonté agisse mystérieusement sur ces cordes vocales. Nous prononçons diverses lettres sans savoir comment doivent être disposées notre langue et nos lèvres; et M. Jourdain savait dire u avant d'avoir appris de son maître de philosophie que pour dire u il faut faire la moue.
De même nous voyons et nous touchons, nous nous servons de nos yeux et de nos mains, sans connaître la théorie scientifique de la vision et du tact. Or, quand nous voyons et que nous touchons de cette manière, les signes subjectifs disparaissent complètement; la notion objective se manifeste seule à notre intelligence. Les signes subjectifs nous font connaître les corps, mais ils ne sont pas connus eux-mêmes ; ce sont des portiers qui nous introduisent dans le monde extérieur, mais des portiers discrets qui se contentent d'ouvrir la porte, et n'engagent avec nous aucune conversation.
C'est cette obscurité des signes , opposée à la clarté des choses signifiées qui explique comment Reid a pu les oublier et les négliger complètement dans son système. La science et lu vraie philosophie les rétablissent, mais elles doivent, pour être exactes, en constater la nature et dire qu'ils sont le moyen et non l'objet de la perception.
Examinons avec plus de détail ce singulier caractère de ces sensations presque insensibles qui produisent une connaissance claire et évidente.
A l'égard des sensations du tact, le fait est évident. Sans doute la sensation cutanée qui se produit au moment où nous touchons un corps, est un fait sensible, mais ce fait est si léger, si rapidement oublié quand le tact cesse ou quand le doigt se déplace, tandis que la notion du corps touché est si permanente, si stable et si &Lé dans notre espnt que nous ne songeons guère à la
petite sensation, semblable à un léger chatouillement, accompagnée d*un sentiment de chaleur ou de froid qui nous a averti de la présence du non-moi et nous a mis en rapport avec le dehors.
Quant à Tautre sensation, la sensation musculaire, bien qu'elle soit elle-même plus sensible et qu'elle puisse devenir douloureuse, son rôle, bien qu'essentiel dans la perception, est absolument inaperçu, tant que l'observation n'a pas un caractère scientifique. Chose merveilleuse, ce sont ces sensations qui tracent réellement la forme et les contours du* corps touché ; la sensation cutanée , toujours identique à elle-même ne fait que guider l'organe qui touche ; toutes les variétés de la forme extérieure ne sont aperçues qu'au travers de la variété des situations de nos organes ou de leurs mouvements que les sensations musculaires seules attestent. Or, nous oublions , nous ignorons ces sensations ; c'est un crayon invisible qui trace dans notre faculté de connaître les contours du corps touché. Il semble que notre attention attirée forcément au dehors ne puisse pas rester tournée vers la sensation. Quand les sensations musculaires ne nous servent pas à percevoir les corps étrangers, nous pouvons y faire attention, elles nous paraissent souvent gênantes ou douloureuses. Dès que nous cherchons à connaître un corps extérieur, ces sensations cessent d'être l'objet et deviennent le moyen de notre connaissance; elles s'évanouissent par rapport à la conscience et se transforment en signes insensibles d'une réalité extérieure clairement connue.
Aussi n'est-ce que récemment que le rôle de ces sensations musculaires a été étudié. Il a fallu que l'anatomie eût d'abord découvert et mis à nu les nerfs qui en sont le siège, pour que la science les ait distinguées ; tant la connaissance du dehors nous est plus facile que celle du dedans et surtout que celle de l'intermédiaire entre le dedans et le dehors. Maintenant que la science a attiré l'attention des hommes sur ce point, tout le monde peut faire l'expérience. Il suffit de toucher un corps quelconque et pendant que nos doigts se promènent sur la forme, de fixer notre attention, moitié sur le corps extérieur, moitié sur l'intérieur de nos doigts ou en général de la partie dâ, notre corps dans laquelle se produit la sensation musculaire. Alors il est facile de 4pnsta-