LIVRE IV. - CHAPITRE VU
ter diverses variétés d'impressions correspondantes aux diverses attitudes de nos doigts. En même temps nous pouvons sentir la sensation cutanée qui guide leur mouvement. Avec un peu d'habitude et d'exercice, on peut arriver ainsi à percevoir simultanément les signes subjectifs et à assister à Tinterprétation naturelle qui fait sortir la notion d'étendue de la sensation musculaire. Seulement c'est une forme d'attention, c'est une sorte d'attitude intellectuelle à laquelle nous ne sommes pas habitués. Naturellement la douleur interne nous attire au dedans et nous fait replier sur nous-mêmes. La perception externe de la forme nous attire au dehors , et nous fait oublier le signe qui est en nous. Pour saisir à la fois le corps extérieur et le signe sensible, il faut un effort particulier d'attention qui devient, il est vrai, plus aisé avec l'habitude et Texeroice.
Relativement aux sensations des muscles de l'œil, cette obscurité des signes et cette clarté des perceptions externes est encore plus évidente. Helmholtz fait une remai*que, qui est à ce sujet très frappante. Lorsque nous voulons dire à quelqu'un de tourner ses yeux vers la droite, nous lui disons : regardez un point situé à droite. Le mouvement de notre œil nous est presque insensible, en tous cas sa direction et sa grandeur sont obscures : ce que nous connaissons aisément, c'est le point extérieur sur lequel notre regard se fixe.
Qui croirait que, lorsque nous promenons notre regard sur un objet, nous éprouvons deux sensations contradictoires, toutes deux signes naturels de mouvement , qui se compensent l'une Tautre? Qui ne croirait que le fantôme lumineux et coloré, appliqué sur l'objet fixe, est fixe lui-même? Or cependant, il est certain que ce fantôme est produit successivement par diverses parties de la rétine, que, sa cause lumineuse objective glissant sur la rétine, une loi naturelle voudrait que le fantôme se mût en apparence dans l'espace, si une autre sensation, attestant le mouvement de l'œil, ne venait corriger l'effet de la première.
Quant aux sensations d'accommodation et de convergence des axes oculaires, n'est-il pas évident qu'elles font clairement sentir le relief des corps mais qu'elles sont en elles-mêmes très obscurément senties?
Restent les fan tomes visuels. Ceux-ci sont visibles, apparents, éclatants même. Ils peuvent être perçus avant la connaissance distincte de Tobjet. Us sontdestinés à nous avertir de sa présence.
Néanmoins, chose étrange, lorsque nous portons notre attention sur la perception du corps, ils disparaissent pour ainsi dire, ils se fondent dans le corps lui-même , ils semblent se cacher eux-mêmes, autant que cela est possible, pour ne remplir que leur rôle des signes et produire la perception du corps.
Les deux fantômes oculaires se fondent en une seule apparence y et cela , non seulement quand ils sont identiques de forme comme ceux des objets lointains, mais même quand ces fantômes sont différents de forme et ne peuvent s'accorder qu en se combinant entre eux et en se transformant en une figure en relief à trois dimensions.
Les fantômes se fondant, nous voyons le corps, comme il est, avec ses parties saillantes et ses parties fuyantes.
Nous pouvons, il est vrai, toujours revenir aux fantômes colorés. C'est ce que nous faisons lorsque nous regardons Tobjet pour en faire le dessin, ^ous le remettons sur un plan par la perspective ; mais c'est une opération artificielle et qui exige un effort d'attention. Ce n'est pas la perspective de l'objet que nous voyons naturellement, c'est Tobjet avec sa forme réelle. Les lignes fuyantes des fantômes qui concourent à un même point de vue nous apparaissent à notre premier regard comme réellement parallèles. Le cube nous seknble avoir des faces carrées, bien qu'en perspective ses faces soient nécessairement des losanges.
Le signe apparent ne peut disparaître ici, puisqu'il est nécessaire pour la vision. Néanmoins il s'efface autant qu'il le peut, et la réalité objective connue prédomine sur l'apparence.
11 en est de même de Taspect diversement coloré des fantômes; cette couleur apparente, signe nécessaire de la couleur réelle, ne peut non plus disparaître; mais quand c'est le corps que nous cherchons à connaître, notre intelligence se tournant vers la réalité, les jeux variés de lumière et d'ombre n'attirent plus notre attention, nous en faisons aisément abstraction, nous croyons voir par-dessous la teinte véritable du corps ; nous voyons même ces leiutes dans le sens où voir veut dire interpréter l'apparence.