LIVRE IV. — CHAPITRE VII. 4i
L'apparence ici, no pouvant disparaître, s'incorpore, pour ainsi dire, à la réalité dont elle est le signe. Quand le désaccord entre la fixité des couleurs du corps et les variations de la lumière n'est pas trop grand, la couleur apparente s'unit si étroitement au corps qu'elle semble lui appartenir. Quand ce désaccord est plus considérable, comme dans le cas de la réflexion sur un corps poli, le corps semble se distinguer de l'apparence et transparaître sous le signe.
Ainsi nous pouvons dire qu'en règle générale, les signes subjectifs de la vision des corps sont des moyens et non des objets de connaissance. Ils sont destinés à faire connaître l'objet sans être connus eux-mêmes, ou du moins en n'étant connus que difficilement, et par un effort plus ou moins grand d'une attention qui est contraire à la nature de notre esprit.
Nous pouvons maintenant examiner le problème du comment de la perception. Nous en connaissons les conditions.
D'une part il existe des notions objectives qui dépeignent dans notre intelligence le corps extérieur lui-même tel qu'il est.
D'autre part il existe des éléments subjectifs, des signes qui font connaître ce même corps.
Il y a ce que le corps est en lui-même et ce par quoi le corps se manifeste à nous.
La différence entre ces deux ordres d'éléments, les uns objectifs, les autres subjectifs, est manifeste aux yeux de l'expérience. Ils n'ont aucune ressemblance entre eux.
Les éléments objectifs sont clairement, facilement et évidemment connus par une connaissance vulgaire.
Les éléments subjectifs sont obscurément sentis, et ne peuvent être distingués que par une obsei'vation scientifique. Un seul fait exception, le fantôme visuel ; mais il disparaîtra à sa manière, en s' unissant eu apparence à l'objet qu'il représente.
Quel est maintenant le moyen par lequel le passage se fait des uns aux autres ? Quel est le procédé suivant lequel la notion du corps se dégage de la sensation ?
Nous pouvons d'abord écarter complètement la définition de ce passage adoptée par les sensualistes.
C'est celle qui consiste à dire que nous passons des signes aux choses signifiées par l'induction métaphysique ou scientifique.
Il importe de bien distinguer l'induction consciente, métaphy- 'sique ou scientifique, de l'induction inconsciente qui se confond plus ou moins avec l'association d'idées, et que nous avons admise comme moyen d'expliquer l'application des fantômes colorés sur les corps tangibles .
L'induction métaphysique ou scientifique, c'est le procédé intellectuel qui va du phénomène connu à la cause inconnue.
L'induction métaphysique s'appuie sur le principe rationnel de causalité et demande pour chaque phénomène une cause réelle suffisante, un agent producteur.
L'induction scientifique, que nous étudierons plus tard avec plus de détail, est un procédé qui remonte d'un conséquent à un antécédent en vertu d'une loi constatée par l'expérience.
Ces deux procédés marchent du connu vers l'inconnu.
Ce sont des opérations intellectuelles qui s'exécutent par la ^ raison humaine ayant conscience de ce qu'elle fait.
On pourrait les comprendre tous deux sous une même définition, qui serait énoncée ainsi :
Recherche consciente et raisonnée de la cause inconnue d*wi phénomène connu.
Or, évidemment ce procédé ainâi défini ne s'applique pas à la perception des corps, à ce passage du subjectif à l'objectif que nous venons d'analyser.
En effet, dans la perception des corps, c'est le corps qui est connu^ c'est le signe qui est inconnu, ou du moins qui n'est connu que postérieurement ou scientifiquement.
Lors donc que Stuart Mill définit les corps : cause inconnue de nos sensations, et lorsque Hamilton s'écrie que nous ne voyons que dos phénomènes de l'inconnu, leur opinion est purement arbitraire et antiscientifique.