‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 247 sur 320 · LIVRE IV. - CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - CHAPITRE VII

Ils confoudeut ce qui est distinct , ils assimilent des perceptions et des opérations qui n'ont aucun rapport entre elles. En disant que les corps sont les causes inconnues de nos sensations, qu'ils ne perçoivent que les phénomènes de Tinconnu, ils disent parfaitement vrai, mais à la condition de parler au nom de leur propre système. Oui, il est bien vrai qu'ils ignorent les corps et que tous les phénomènes naturels sont pour eux les phénomènes de rinconnu, mais cette ignorance est Teffct de leur philosophie ; elle provient de ce qu'ils ont substitué à Texpérience impartiale un parti pris et des opinions préconçues.

Quant à ceux qui ne se laissent pas troubler par une logique superficielle ni effrayer par le mépris intolérant d'une école qui a pour premier principe de rejeter le bon sens, ils savent très bien que nous connaissons les corps eux-mêmes, beaucoup plus aisément que les sensations qui nous les manifestent. Ils le savent par une expérience quotidienne que tout le monde peut faire, et qui prévaut par sa clarté sur tous les raisonnements obscurs des sensualistes.

Nous rejetons donc l'explication fondée sur l'induction.

Nous n'acceptons pas non plus celle qui a été donnée par M. Taine en ces termes :

La perception est une hallucination vraie.

Nous ne comprenons pas comment ces mots «hallucination» et «vraie» peuvent s'accorder. Nous ne comprenons pas surtout sur quelle preuve et à quel titre on peut déclarer vrai le témoignage d'une faculté hallucinatoire par essence. Nous ne comprenons pas que cette qualification- d'hallucination puisse être étendue à la perception tout entière et cependant être corrigée par l'épithète de vraie. Nous comprenons que la vue soit corrigée par le tact, qu'une illusion accidentelle qui produit une discordance, soit corrigée par l'accord des perceptions normales. Mais comment une faculté généralement hallucinatoire peut être déclarée vraie, comment il est possible, sans aucun moyen extérieur de contrôle, de la déclarer vraie, c'est ce que nous n'avons jamais pu entendre.

Si cependant il fallait absolument chercher un sens à la formule de M. Taine, il me semble que le seul soutenable serait

celui qui, au grand scandale de son auteur, la rendrait précisément équivalente à la doctrine de Reid et de Royer-Collard.

Une hallucination, en effet, c'est la production spontanée et sav motif suffisant d une croyance dans Tintelligence humaine. IfiHI hallucination vraie , en supposant qu'elle puisse être distinguée par un moyen quelconque d'une fausse, c'est une croyance sans motif suffisant, qui doit cependant être crue, être admise pour vraie.

Or, qu'est-ce que cela, sinon précisément le jugement spontané et aveugle préconisé par l'école de Reid? Reid, il'est vrai, a soin de nous dire qu'il croit à la véracité de l'intelligence ; mais M. Taine y croit aussi puisqu il déclare que l' hallucination est vraie, ce qu'il ne peut absolument savoir que parce que son intelligence le lui atteste ; leurs opinions sont donc identiques et celle de M. Taine n'a d'original que la singularité de l'expression qu'il emploie.

Quelle solution adopterons -nous donc? Comment expliquerons-nous le j^sage des signes subjectifs à la notion objective des corps réels?

Rien n'est plus simple, si l'on veut se contenter d'une notion générale qui exprime d'une manière exacte, mais incomplète, comment les faits se passent.

Rien n'ait plus difficile, si l'on veut arriver à l'explication absolue et détaillée des faits et suivre la nature dans la série complète de ses opérations.

De quoi s'agit-il, en effet?

De savoir comment une série de sensations subjectives se transforme en une série exao|ement correspondante de notions objectives du corps réel.

Or cette'^pération , ce passage d'une série à une série correspondante terme à terme, a un nom dans la langue humaine, un nom parfaitement exact, qui désigne l'opération elle-même, sans rien préjuger sur les circonstances accessoires qui l'accompagnent.

Passer ainsi d'un signe à une chose signifiée , cela s'appelle interpréter le signe.

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