CHAPITRE V
DE LA CORRECTION DES NOTIONS DE BON SENS PAR LA MÉTHODE DES APPROXIMATIONS SUCCESSIVES
Nous avons constaté, relativement aux notions do bon sens, deux vérités en apparence contradictoires. D*une part nous avons reconnu que ces vérités possèdent une évidence véritable, une évidence d'un genre spécial. D'autre part nous avons dit que par leur nature même, elles sont exprimées sous une forme grossière^ inexacte et généralement exagérée.
La première vérité résulte de la certitude de ces notions, jointe à leur caractère de principes pratiquement primitifs.
Toute notion qui est primitive en fait doit reposer sur Tévidence.
La seconde vérité résulte de la nature même des notions de bon sens qui sont antérieures à l'analyse, qui représentent des faits concrets et complexes, et dont les éléments n'ont pas été démêlés.
L'expérience d'ailleurs prouve elle-même que les notions do bon sens sont en partie inexactes, car ces notions sont souvent contradictoires en apparence. Nous disons que les corps sont inertes et qu'ils s'attirent mutuellement. Nous disons qu'ils sont impénétrables, et que l'un pénètre dans l'autre. Nous attribuons toutes nos sensations à un seul sujet, le moi, et l'instant d'après nous les attribuons à des organes distincts.
Or, ici se présentent deux problèmes.
Le premier est celui-ci :
Comment des notions inexactes peuvent-elles être évidentes? Gomment l'évidence, signe de la vérité, s'accorde-t-elle avec l'inexactitude ?
La seconde question est celle-ci :
Gonmient les notions inexactes et grossières du bon sens peuvent-elles être corrigées ?
Pour répondre à la première question, celle qui concerne la conciliation entre l'inexactitude des notions do bon sens et leur évidence, nous n'avons qu'à remarquer le caractère de ces notions et le caractère de leur évidence.
Ces notions grossières, dépassant la juste mesure, sont toujours approximativement vraies. Elles contiennent toujours une part de vérité qui prédomine sur Terreur. Les jugements qui les expriment contiennent sous une formule inexacte d'autres jugements dont le fond est parfaitement vrai. Il suffit de les interpréter pour les rendre exacts.
D'un autre côté, l'évidence spéciale de ces notions, l'évidence concrète, exprime précisément cette vérité approximative. Ce n'est point une évidence lumineuse comme celle des théorèmes de géométrie. Ce n'est point la vérité aperçue à nu, c'est une perception semblable à celle d'une flamme au travers d'un verre opaque. L'existence de la flamme est certaine, ses dimensions et ses limites sont douteuses.
Le bon sens est donc toujours vrai, mais d'une manière imparfaite. Il n'est jamais dans l'erreur, mais toujours dans l'approximation.
Les notions de bon sens peuvent être appelées la première approximation de la science de la réalité.
Sous ce rapport, les notions de bon sens sont parfaitement semblables aux premières notions de la science.
UVR£ PRELIMINAIRE. — CHAPITRE Y. 31
Que sont les lois de Féquilibre des liquides, les lois du choc des corps, la loi de Marioite? Ce sont de premières approximations simples de phénomènes plus complexes, soumis à un grand nombre d'autres lois plus subtiles qui ne pourront être qu'ultérieurement découvertes.
Dit-on que ces lois sont fausses, parce que les faits ne cadrent pas exactement avec elles? Non, on dit simplement qu'elles sont approximatives. C'est dans cette approximation que consiste leur vérité, vérité utile, pratique et conduisant à une vérité ultérieure plus exacte.
Telles sont les notions de bon sens, notions approximativement vraies et dont la vérité approximative se traduit par une évidence un peu confuse, mais réelle, vérités qui peuvent être limitées, précisées, corrigées, mais qui ne pourraient pas être directement contredites sans une négation directe de l'évidence, qui soulèverait la protestation de notre raison.
La nature des notions de bon sens étant bien comprise, la méthode pour les corriger devient très facile à découvrir.
Puisque ces notions sont une première approximation de la réalité, nous sommes conduits à appliquer la méthode connue dans la science sous le nom de « méthode des approximations successives ».
La difficulté que nous rencontrons n'est pas propre à la philosophie. La science expérimentale l'a rencontrée et en a triom* phé.
N'est-ce pas en effet au moyen d'instruments grossiers et toujours capables d'erreurs que la science a commencé l'étude du monde? N'avait-elle pas d'abord, comme seul moyen de perception, les mains et les yeux de l'homme ; comme seul moyen de comparaison, certaines sensations plus ou moins vagues de chaud et de froid, de pression ou de glissement, ou bien des cou-
32 LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIIfKNTALE.
leurs mal définies et dont la distinction claire et précise n'a été faite que plus tard?
Et cependant, avec ces moyens grossiers, la science est arrivée à une précision admirable, à une merveilleuse exactitude d'observation.
Comment a-t-elle procédé ?
Par une méthode très simple, très naturelle, connue des physiciens et des mathématiciens, la méthode des approximations successives.
Elle a commencé par constater et observer avec les moyens dont elle disposait, le premier aspect du monde, Tensemble des faits les plus vulgaires.
Puis, ce premier point étant acquis, ces premières notions étant admises dans le domaine de la science, elle est entrée dans la voie d'une observation plus subtile. Elle a comparé la réalité vraie avec la notion première qu'elle avait acquise de la réalité. Elle a ainsi découvert une différence. Cette différence, cette correction a été un perfectionnement de la notion première. Le même procédé de comparaison de la réalité avec cette nouvelle notion a amené la découverte d'une différence et d'une correction de second ordre et ainsi de suite, indéfiniment.
La connaissance de chaque correction a été le résultat des notions primitivement acquises et n'aurait pas pu être obtenue si ces notions avaient été inconnues. C'est ainsi qu'il aurait été impossible de découvrir la capillarité, si l'on n'avait pas connu le principe d'Ârchimède sur l'équilibre des liquides ; impossible d'étudier l'élasticité interne des corps, si l'on n'avait pas connu les lois générales de la mécanique, etc., etc.
Les s'cionces mathématiques emploient le même procédé. Pour trouver les racines d'une équation complexe, on en cherche d'abord par certains procédés de tâtonnement une solution approchée. On substitue cette solution dans l'équation et on cherche à former une équation nouvelle dont l'inconnue soit la différence entre la solution réelle et la solution approchée. On obtient ainsi une seconde approximation qui conduit à une troisième, et ainsi de suite.
Nous croyons que cette méthode n*est pas propre aux sciences
UVRE PRÉLIMLNAIRE. — CHAPITRE V. 33
physiques, qu'elle peut être employée dans toute espèce de science, qu'elle est la méthode nécessaire pour une intelligence placée, comme celle de Thomme, dès le début même de ses opérations scientifiques, au milieu d'une réalité complexe.
Comme nous l'avons dit, en effet, le bon sens n'est pas la science universelle, il est simplement la première approximation de la connaissance de la réalité.
Cette première approximation, soumise au contrôle de la logique et de l'expérience, conduit à une série successive de corrections qui transforment la notion plus ou moins vague ou plus ou moins fruste du bon sens en données philosophiques claires, précises et subtiles.
De cette doctrine, très simple et très plausible, nous tirons une conséquence de la plus haute importance.
Pour que ce procédé réussisse, il faut que les résultats de ces opérations successives soient de simples corrections des résultats précédents. Il faut qu'ils les limitent, qu'ils les modifient partiellement, mais qu'ils ne les dénaturent pas. Si le résultat de l'analyse logique était de montrer que la donnée du bon sens est radicalement fausse, que loin d'être une approximation de la vérité, elle en est le contrepied, évidemment la méthode échouerait. La conséquence détruirait le principe sur lequel elle s'appuie, et tout s'écroulerait à la fois dans le gouffre du scepticisme.
Pour que la méthode des approximations successives réussisse, il faut absolument que le point de départ soit une solution réellement approchée. Il faut que la série des corrections successives soit une série réellement convergente.
Dès lors il est facile de comprendre que dans le travail de
corrections successives que doivent subir les notions de bon sens
pour devenir scientifiques, jamais l'ensemble du bon sens ne
peut être sacrifié. L'analyse doit s'arrêter plutôt que détruire son
principe qui est plus certain qu'elle-même.
Nous pouvons même aller plus loin et dire que jamais un principe ni une vérité de bon sens réellement é\îdente ne doivent être directement contredits. Tout ce que l'analyse peut faire c'est d'interpréter les termes de tel principe, c'est de limiter son extension exagérée, c'est de dégager en un mot la vérité réelle, mais mal exprimée, qui se trouvait cachée dans la formule inexacte.
Le bon sens, en effet, repose pour nous sur sa propre évidence. Partout oîi cette évidence se rencontre, la vérité doit se trouver; sans cela, l'évidence serait un signe menteur, et nous retomberions dans le scepticisme.
Mais si, comme nous l'avons annoncé, il arrive en général que la vérité réelle se manifeste sous des termes inexacts, comme une lumière au travers d'un verre opaque, le travail de correction consistera à dégager cette lumière, à la montrer à nu ; ce sera un travail de limitation, d'interprétation, ce ne sera jamais une négation ni une destruction absolue.
Essayons de vérifier cette théorie sur quelques exemples de notions de bon sens, qui ont été en apparence contestées et niées par suite des progrès de la science.
Prenons d'abord l'idée de l'impénétrabiUté des corps et du contact immédiat de nos organes avec les corps.
Si l'on admet certaines hypothèses scientifiques modernes, les corps se réduiraient, soit à des forces, soit à des points matériels actifs, soit à des atomes mobiles situés à de grandes distances les uns des autres. La continuité impénétrable des corps serait donc une erreur. Il en serait de même du contact immédiat de notre main avec le corps tangible.
Sans nous prononcer sur ces hypothèses, demandons-nous simplement si ces idées sont en contradiction avec ces premières notions du bon sens :
Les corps s'excluent les uns les autres de l'espace qu'ils occupent.
Le contact est un rapport immédiat entre l'organe et le corps touché.
Rigoureusement parlant et en prenant dans un sens absolu les termes d'impénétrabilité, de contact et de rapport immédiat, ces