LIVRE PRELIMINAIRE. — CHAPITRE V
principes seraient contredits par les hjrpothèses que nous avons énoncées, puisqu'à la rigueur, deux systèmes de points matériels ou d*atomes pourraient pénétrer Tun dans les interstices de l'autre, et puisqu'il reste une distance entre la surface rigoureuse des éléments du corps et celle de Torgane.
Mais est-ce bien là ce que le bon sens a voulu dire en disant que les corps sont impénétrables? Ne peut-on pas interpréter cette parole en disant simplement que, par une raison inconnue qui résulte de leur nature, les corps que nous voyons et que nous touchons s'excluent réellement l'un l'autre de l'espace qu'ils occupent, que ce soit à cause de la continuité pleine de leur substance matérielle ou des forces répulsives qui émanent de leurs éléments ? Si, de plus, pour rester plus pleinement d'accord avec le bon sens, on ajoutait que l'impénétrabilité absolue existe dans ces éléments , n'aurait-on pas ainsi remplacé la première notion de bon sens, trop absolue et trop rigoureuse, par deux autres notions séparément vraies : l'une, celle de l'impénétrabilité relative des agrégats ; l'autre, celle de l'impénétrabilité absolue des atomes ?
De même la notion de contact qui, prise dans le sens rigoureux, indiquerait Tunion de deux éléments pleins, sans intermédiaire ni distance quelconque, ne peut-elle pas être entendue dans un sens plus large, indiquant seulement une situation telle que l'action moléculaire à très courte distance des éléments super- ' ficiels du corps puisse se transmettre aux éléments de l'organe sensible ? N'est-ce pas là seulement ce que le bon sens veut dire, lorsqu'il distingue le contact physique d'un corps avec la main de la séparation physique ?
Considérons maintenant une seconde notion, celle de l'objectivité des couleurs.
Lorsque le bon sens vulgaire déclare que le vert, le rouge et le bleu sont dans les corps, cette opinion, contraire à la notion scientifique des images produites par la rétine, est-elle une erreur véritable ou une simple inexactitude qui demande uniquement à être corrigée ? (Voir I'* partie, Uvre ni, chapitre 4.)
Il suffit, pour résoudre cette question, de se demander ce que peut signifier un vert, un rouge ou un bleu objectif. Gela ne peut
36 LE POSITIVISME ET LA SaEXCE EXPÉRIMENTALE.
évidemment pas signifier les sensations actuelles de rouge, de vert et de bleu, qui sontcertainementsubjectives. Cela peut vouloir dire la cause de la sensation, ou une réalité dont la sensation estle sig^e. ou enfin quelque chose de semblable à la sensation. Or, les deux premiers sens sont vrais ; le troisième seulement est faux, selon la science moderne. Il y a donceu simplement explication, interprétation plus précise de ces mots vert ou rouge réel et objectif.
Examinons en dernier lieu Tidée de la terre considérée comme centre fixe du monde, cette notion inexacte qu'on a appelé Terreur géocentrique. (Voir I" partie, livre v, chapitre 4.)
Ici, remarquons-le bien, nous ne sonmies pas obligé de justifier cette opinion. Autre chose est le bon sens véritable, autre chose sont les préjugés et les opinions vulgaires sans fondement. Nous avons dit que les vérités du bon sens reposaient sur une évidence concrète stU generis^ perceptible par chaque individu.
Or, nous pouvons nier que cette évidence ait jamais existé au sujet de la fixité de la terre. Nous pouvons dire que cette question, n'ayant pas de conséquences pratiques, attirait peu Tattention sérieuse des hommes, et qu'ils ont adopté sans réflexion, et par conséquent sans constatation de Tévidence concrète, une idée en apparence simple et plausible.
Néanmoins, nous croyons qu'il est possible de justifier dans une certaine mesure cette opinion, de montrer qu'elle est née d'une notion primitivement vraie, d'une première approximation légitime, et qu'elle a dû subir, non une négation, mais une simple correction. Voici comment nous pouvons prouver notre opinion sur ce point.
L'idée que la terre est un centre fixe a un sens parfaitement vrai. La terre est, par rapport à tous les objets terrestres, un point de repère fixe auquel nous rapportons avec raison leurs mouvements. Ne disons-nous pas encore de nos jours que les fondements d'une maison doivent être fixés dans la terre, que Tancre d'un vaisseau est un point fixe, dès qu'elle adhère fermement à la masse de la terre.
En quoi donc consiste l'erreur ?
Simplement dans une généralisation exagérée. On a compris à tort les corps célestes dans le nombre des corps qui dépendent