LIVRE IV. — CHAPITRE VllI
On peut donc supposer que cette perception exclusive du son et de la couleur, sans aucun contrôle du tact, ni des sensations musculaires, serait toute différente de notre perception actuelh* de ces phénomènes, qui nous paraissent localisés au dehors. Ce serait la véritable perception des sensualistes, la perception d'une sensation subjective dont la ciiuse est absolument inconnue.
Il y a donc un élément objectif, vague et incomplet, dans la perception des apparences ; mais cet élément provient indirectement et par induction de la perception des corps réels.
Ilelmholtz appelle, avons-nous dit, cette perception des apparences sonores ou lumineuses : sensation auditive ou visuelle. Cette définition est exacte si Ton considère par abstraction le simple phénomène subjectif du son et de la lumière.
Mais, si Ton considère l'observation vulgaire qui comprend le phénomène subjectif et sa cause inconnue, localisés par induction au même endroit, le son et la lumière étant perçus au dehors et vaguement interprétés, puisqu'ils désignent une cause localisée à Tendroit où ils paraissent, cette opération psychologique devient très analogue à la perception des corps réels. L'attitude de l'observateur est la même, il est tourné vers le dehors ; l'opération est radicalement la même, c'est toujours la perception d'un signe et son inteiprétation ; l'objet seul diffère, il est vague et incomplet dans la perception des apparences ; il est précis et intelligible dans celle des corps réels.
Voilà pourquoi nous croyons devoir maintenir à ces perceptions le nom de perceptions d'apparences.
Nous pouvons les définir :
Perceptions d'un phénomène subjectif produit par une cause de nature inconnue, et localisé en apparence en un lieu où sa cause existe réellement.
Considérons maintenant la perception des corps par la vue et le tact réunis.
464 Ll P0SlTlVlS3fE ET LA SQENCE EKPËKIMENTÂLE.
Dans cette perception, il y a, comme nous l'avons vu, une notion objective claire et manifeste. C'est celle du corps réel, étendu, figuré, impénétrable, mobile, visible sous Teffet de la lumière, c'est-à-dire coloré, ou doué d'un pouvoir réflecteur ou réfringent.
Il y a aussi des signes plus difficilement connus, mais discernables, ce sont les fantômes visuels, les sensations musculaires et cutanées.
* Or, nous avons dit que l'on ne peut pas éliminer entièrement l'élément subjectif sans dénaturer le fait de connaissance.
Cela est évident quant à la perception actuelle. Cette perception dépend du signe même. Nous ne pouvons voir qu'autant que le fantôme existe devant notre rétine. Nous ne pouvons toucher qu'autant que nous éprouvons actuellement des sensations cutanées et musculaires. C'est par le signe que nous communiquons actuellement avec l'extérieur. C'est donc le signe qui atteste l'existence actuelle du corps, c'est dans le signe pour ainsi dire que se trouve l'affirmation implicite que le jugement dégagera plus tard.
La perception ayant cessé, et la notion du corps étant fixée dans notre mémoire, le signe ne l'abandonne pas ; il reste aussi fixé dans la mémoire ; il y a une vision et un tact de souvenir, de même qu'il y a une vision et un tact d'imagination. On peut même croire, et il est très probablement vrai, que nous ne pouvons pas nous rappeler un corps ou un objet matériel sans qu'une espèce d'image visuelle ou tactile n'accompagne sa notion. Ce serait une application du grand principe de la scolastique : Homo no?i mtelligit sine phantasmate^ l'homme ne peut faire un acte d'intelligence sans le concours d'un fantôme ou d'un signe sensible. Cette loi semble générale. Elle s*applique même aux idées les plus immatérielles ; ces idées sont toujours jointes h un signe verbal, et presque toujours accompagnées d'une image métaphorique.
Il n'est donc pas possible d'éliminer entièrement le signe sensible de la perception des corps, tant que cette perception subsiste ; il n'est même pas possible de l'éliminer entièrement du souvenir de l'objet ou de sa reproduction imaginative.