LIVRE IV. - CHAPITRE VIII. 4fîo
Mais ce qui est possible, c'est de distinguer, par abstraction, les éléments réellement objectifs qui sont manifestés par le signe, mais qui ne sont pas le signe lui-même, qui sont la traduction, le sens de Télément sensible et non l'élément sensible lui-même.
Or nous avons déjà fait cette abstraction, lorsque nous avons analysé les éléments objectifs de la notion du corps réel. Quelques explications plus complètes sur ce point seront cependant très utiles.
Ce qui est sous le signe, c'est d'abord la substance, la réalité concrète, le corps lui-même.
C'est ensuite l'étendue et la forme à trois dimensions. Nous avons déjà montré la profonde distinction qui existe entre l'éten. due à trois dimensions et les fantômes visuels ou sensations musculaires. Les sensations musculaires et les fantômes visuels sont les signes de l'étendue, signes qui accompagnent souvent, sinon toujours, l'étendue dans le souvenir et Timagination. Là est la cause de l'erreur des sensualistes ; toute leur philosophie se résume à prendre le signe pour la chose signifiée, l'étiquette du ilacon pour son contenu.
L'étendue ne saurait être définie. C'est une notion primitive et simple. Tout le monde la comprend. Elle est perceptible d'une manière sensible au travers de nos sensations. Elle est l'objet d'une abstraction naturelle et spontanée.
Elle contient en puissance toute la géométrie, les rapports de distances et de directions, les trois dimensions, les figures de toutes espèces. Elle se conçoit sous l'aspect de volumes, de surfaces, de lignes, de points. On la conçoit comme qualité d'un corps ou comme relation entre deux corps.
L'étendue est l'étendue et pas autre dhose.
Elle est divisible, mais elle n'est pas, comme l'ont voulu les cartésiens, la divisibilité même. Il y a des choses divisibles, telles que le temps, qui ne sont pas étendues. L'étendue est continue, mais elle n'est pas la continuité, le temps est aussi continu.
L'étendue existe simultanément et contient des parties multiples, mais elle n'est pas la multiplicité simultanée. Plusieurs sensations diverses existant à la fois ne forment pas une étendue.
On peut définir Tétendue, la continuité sous trois dimensions ;
iM LE POSrnVIâBfE ET LA SCIENCE EIFÉEDIENTALE.
mais cette triplicité de dimensionSy c'est précisément la notion d^étendae.
Toute définition de Tétendue, qui ne contient pas de terme signifiant la notion même d'étendue^ est fausse.
Toute définition de i^étendue, qui contient un terme signifiant la notion d'étendue, est une tautologie.
L'étendue et sa limite, la forme^ telles sont les premières propriétés que la perception fécondée par Tabstraction révèle dans cet objet réel que nous nommons le corps.
Vient ensuite l'impénétrabilité . L'impénétraMlité, c'est la propriété qui fait qu'un corps en exclut un autre du lieu qu'il occupe. C'est la propriété générale dont la tangibilité est une application particulière, et la sensation de contact le signe. Nous n'éprouvons la sensation de contact que parce que le corps est tangible, c'est-à-dire résistant à la tentative d'entrer en lui, et il n'est tangible, que parce qu'il est impénétrable, c'est-à-dire exclusif d'un autre corps. S n'exclut nos doigts que parce qu'il exclut tout autre corps. Il est obstacle, il empêche le mouvement, il a pour signe la sensation du mouvement empêché.
L'impénétrabilité se conçoit sans rapport avec notre organe. On conçoit que deux astres se rencontrent dans le ciel, sans qu'il y ait de spectateur, et qu'il doit alors y avoir choc, c'est-à-dire exclusion réciproque des deux volumes solides.
Sans doute, nous sommes parvenus à la notion d'impénétrabilité comme à celle d'étendue par nos sens ; sans doute, l'impénétrabilité se révèle au travers de signes sensibles, mais elle n'en est pas moins une propriété réelle du corps lui-même. Elle se définit intelligiblement par une formule très claire, où n'entre aucun élément sensible, Texclusion mutuelle des lieux occupés.
Ici se pose la question de savoir si l'impénétrabilité est absolue ; si, quand Texpérience nous montre une pénétration mutuelle, il faut croire qu'il y a des pores vides dans les deux corps et que le plein reste plein, ou bien si Timpénétrabilité résulte de la constitution intime des corps ; si c'est une force résistante, qui émane de certains éléments inconnus, force qui pourrait être vaincue dans certaines circonstances ; si la substance intime des corps pourrait se rétrécir et se dilater réellement.