LIVRE PRÉLIMINAIRE. - CHAPITRE V
du système terrestre; on les a considérés comme des météores satellites de la terre, erreur excusable dans l'enfance de l'astronomie. Ainsi s'est formée l'opinion, que la terre était le centre du monde, opinion qui contenait une part de vérité évidente, à savoir, la fixité de la terre relativement aux mouvements des corps terrestres. Quand l'astronomie s'est développée, les raisons qui militent en faveur du système de Galilée et de Copernic ont commencé à se manifester ; aussi voit-on déjà dans l'antiquité certains philosophes se prononcer contre la fixité de la terre. Néanmoins, la routine et l'habitude ont prévalu, jusqu'au jour où l'erreur a été corrigée par la science. On peut remarquer que, jusqu'à ces derniers temps, la doctrine du mouvement de la terre et de la fixité relative du soleil reposait au fond sur le même jugement de bon sens, qui avait été autrefois la base de ridée de la fixité de la terre. C'était toujours l'idée que, dans un système de corps, c'est la partie la plus importante qui doit être considérée comme fixe. Ce n'est que plus tard que les expériences du pendule de M. Foucault ont donné une preuve expérimentale directe du mouvement de la terre.
Ici encore, l'ancienne opinion n'était qu'une vérité exagérée et étendue au delà de ses limites, que le progrès des sciences a corrigée et rectifiée.
Nous sommes convaincu que partout où l'on trouvera, non pas un simple préjugé populaire ou une opinion locale, mais une croyance générale de l'humanité ayant un certain caractère d'évidence, qui plus tard a été modifiée par la science, on reconnaîtra le fait que nous avons signalé. La croyance primitive contenait une très grande part de vérité ; c'était une vérité mal exprimée ; exprimée grossièrement, étendue outre mesure, et le progrès a consisté, non à la détruire, mais à la préciser et à la limiter ^
• Cette sorte d^infaillibilité des croyances générales de Thumanité ne s'ajjqplique évidemment pas aux croyances purement traditionnelles, à celles qui ont pour unique fondement le témoignage des hommes d*une génération précédente. L*objet de telles croyances, en effet, ne possède aucune évidence intrinsèque ; il n'est cru que sur la parole d'autrui. Or Texpérience prouve que les hommes croient souvent sur la parole d'autrui d'une manière irrationnelle, sans aucun examen de la crédibilité de cette parole. Notre doctrine ne s'applique qu'aux croyances fondées, au moins partiellement, sur l'expérience personnelle et la raison individuelle.
38 LE POSmVlSME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.
Ainsi, nous ne considérons pas le bon sens comme infaillible, nous ne nous enfermons pas étroitement dans les croyances vulgaires, mais nous croyons qu'elles doivent être corrigées et non contredites, et qu'elles sont, non seulement le point de départ, mais le contrôle nécessaire des notions plus précises de la science.
Tel est donc le progrès de la science humaine. Le bon sens est le point de départ : il est toujours vrai, mais approximativement vrai. L'analyse logique et scientifique \îent ensuite ; elle précise, perfectionne, limite et corrige le bon sens, mais ne le contredit pas ; elle s'arrête chaque fois qu'elle serait conduite à le contredire.
Quand ce travail réussit pleinement, la notion de bon sens, corrigée et précisée, s'accorde pleinement avec la notion analysée. Les deux évidences concrète et abstraite -s'unissent ensemble, et par leur union forment l'évidence scientifique.
Que si, au contraire, l'accord ne se produit pas, c'est signe qu'il y a erreur d'un côté ou de l'autre. Ou bien la notion du bon sens n'était pas une vérité, ne possédait pas cette évidence concrète dont nous avons parlé, ou bien l'analyse a été mal dirigée, il s'est glissé quelque erreur dans les raisonnements. Alors il faut attendre, réfléchir, soumettre à un nouvel examen, soit la notion du bon sens elle-même, soit la chaîne logique qui vient la contredire. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la lumière se fera et l'accord se rétablira. En pratique, néanmoins, la notion du bon sens a une présomption de vérité qui prévaut jusqu'à l'évidence contraire; mieux vaut conserver un préjugé, que la lumière dissipera plus tard, que de perdre un principe vrai ei primitif qui pourrait être un des éléments essentiels de la vraie science.