‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 260 sur 320 · PERCEPTION · texte numérisé non relu

PERCEPTION

La distinctidn des deux espèces de perception est le fondement même de notre théorie ; nous ne saurions donc apporter trop de soin à la défendre contre les objections, surtout contre celles qui ont une apparence scientifique.

Or il en est une qui résulte de la substitution inopportune de la notion profonde des corps considérés comme des agrégats de molécules à la notion élémentaire selon laquelle ce sont des objets individuels tangibles.

Cette objection, qui semble exercer une grande action sur Tespril de certains savants, peut être formulée ainsi qu'il suit :

Si nous considérons un corps comme un groupe de molécules vibrantes, ces molécules, qui constituent le corps, sont la cause de nos sensations tactiles. D'un autre côté, ces molécules nous sont inconnues, ou ne peuvent être connues que scientifiquement. Tout ce que nous connaissons primitivement par le tact, c'est la forme à trois dimensions du corps, c'està-dire le lieu où vibrent les molécules, c'est-à-dire encore le lieu où réside la cause de nos sensations tactiles.

Or, dans la perception du son et de la lumière, nous connaissons également le lieu où se trouve la cause inconnue de nos sensations.

Donc, les deux perceptions sont identiques; dans Tune comme dans l'autre, la cause de nos sensations est inconnue ; le lieu où elle réside seul est connu. Les atomes pondérables des corps solides sont aussi imperceptibles que les molécules vibrantes de l'air ou les atomes de Téther lumineux

Cette objection a une apparence plausible, mais la réponse peut être donnée moyennant un peu de réflexion.

Nous remarquerons, en premier lieu, que fût-il vrai que départ et d'autre on ne connût que le lieu d'une cause et non une réalité déterminée, il subsisterait une profonde différence entre les deux perceptions.

Dans la perception des apparences, l'élément subjectif, la sensation, est très clair et très évident ; ce sont les variétés frappantes du son et de la lumière.

Dans la perception des corps, l'élément subjectif, les sensations tactiles, les deux fantômes oculaires, est très peu apparent ; ou il est obscur en luimême, ou il se confond avec la notion objective.

Cette distinction est évidente ; c'est un fait d'expérience.

Une conséquence immédiate peut en être tirée.

L'élément subjectif, la sensation visuelle ou auditive, la couleur apparente ou le son, étant très évident, peut être considéré comme le premier objet de connaissance, comme le primum cognitum dans la perception des apparences.

11 doit être considéré ainsi, car il est évident, et tousles savants admettent que le lieu où se trouve la cause n'est connu que par induction.

Ainsi, dans la perception des apparences, l'objet direct de la connaissance, \e primum cognitum, c'est l'apparence elle-même. Le lieu où se trouve la cause n'est connu qu'indirectement et postérieurement.

Dans la perception des corps, quel est l'objet direct, le primum coijnitum?

Ce ne sont point les sensations, puisqu'elles sont obscures et imperceptibles pour l'observateur vulgaire.

Ce ne sont point non plus, il faut en convenir, les atomes, les molécules vibrantes qui sont la cause efficace des sensations.

C'est quelque chose d'intermédiaire. Le primum cognitum, c'est le corps lui-même dans son ensemble. C'est, si l'on veut, le lieu où vibrent les molécules, le lieu où réside la cause des sensations. C'est ce lieu plein avec sa

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