‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 261 sur 320 · LIVRE TV. - CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE TV. - CHAPITRE VIII

forme tangible et ses dimensions, qui est directement connu, avant les sensations elles-mêmes qui le révèlent, et avant les molécules dont la vibration produit les sensations.

La distinction des deux perceptions subsiste tout entière. Dans Tune, on connaît d'abord la sensation, et ensuite le lieu où se trouve la cause. Dans Tautre, c'est le lieu plein qui est directement et primitivement connu.

Qu'est-ce maintenant que ce lieu plein, que cette forme tangible? En quoi consiste ce premier objet de l'expérience externe?

C'est, nous dit-on, au nom de la physique moléculaire, simplement le lieu où se meuvent les molécules vibrantes. C'est la limite idéale de leurs oscillations, signalée par la présence de sensations tactiles, lorsque la main approche du lieu où elles vibrent, et par les effets colorés apparents qui résultent de la rencontre du rayon lumineux avec ces molécules.

Admettons pour le moment cette définition. Nous remarquerons qu'elle s'applique à quelque chose d'objectif et de permanent. Cette limite, quand il s'agit d'un corps distinct de notre propre corps, n'est pas en nous, elle est au dehors. Lorsque différentes personnes touchent successivement le môme corps, elles éprouvent la sensation tactile en présence de la même limite. Cette limite adhère aux molécules vibrantes, et non à celui qui les regarde ou qui les touche. Cette limite est durable ; elle subsiste tant que les molécules sont dans le même état. Elle ne subit, quant à la forme, aucune des variations que subit l'image colorée sous l'effet de la lumière ambiante ou des dispositions de l'organe visuel.

Mais ce n'est pas tout. Il y a encore entre les deux perceptions une autre différence. Nous avons dit que dans la perception des apparences, nous connaissons, indirectement il est vrai, et secondairement le lieu où se trouve la cause. Mais qu'est-ce que ce lieu ? C'est une simple situation relativement à des corps déjà connus et placés dans l'espace. Nous rapportons nécessairement le lieu à des corps tangibles ; sans cela, nous ne pourrions ni le connaître ni le définir.

En est-il de même du lieu plein où se meuvent les molécules qui constituent un corps déterminé tangible? Ce lieu plein est-il rapporté à des points de repère différents de lui-même I Nullement; ce que nous connaissons par la vue et le tact, ce sont les dimensions et la forme du corps lui-même, sans rapport avec les autres corps. Sans doute, nous connaissons en même temps la situation du corps par rapport aux autres corps et à nos organes. Mais cette situation est un élément tout à fait distinct de la forme tangible. Elle varie quand le corps se déplace, tandis que la forme tangible demeure la même.

Le lieu plein où se meuvent les molécules serait donc un véritable lieu absolu; ce serait un lieu qui subsisterait par lui-même, ou plutôt dont l'existence et la réalité ne s'appuieraient que sur ces molécules elles-mêmes. Ce lieu serait donc un attribut du groupe des molécules vibrantes. 11 serait donc tout différent des autres lieux, et pour être exact, il faudrait changer son nom en l'appelant forme tangible.

En outre, ce lieu plein ou plutôt cette forme tangible, ne constitue pas toute la notion primitive du corps obtenue par le tact. 11 y a un autre élé-

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ment intimement uni an premier: c'est le poids on la masse da corps. Manifesté habitaellement par l'effet de la gravitation, cet élément consiste en réalité dans la capacité plus ou moins grande de recevoir ou de restituer de la force motrice, dans le besoin pour être mu d'une certaine manière, d'une force plus ou moins grande, et dans la propriété de produire par son propre mouvement, de plus ou moins grands effets. Cette propriété des corps est la somme totale des propriétés semblables des molécules. Elle fait également partie du primum cognitwn.

Qu'est-ce donc enfin que cet objet direct de la perception des corps?

C'est tout bonnement le corps lui-même, c'est-à-dire le groupe moléculaire vibrant considéré dans son ensemble, avec les propriétés qu'il possède à titre de groupe et dans l'état actuel de mouvement où sont les molécules.

Or ce groupe, c'est, suivant nos définitions, la substance même, le corps, substance collective et complexe.

Nous revenons donc toujours à la même distinction.

Dans les perceptions isolées des sens hétérodidaetcs, la vue et l'ouïe, l'objet direct, le primum eognitum, c'est une apparence subjective. H s'y joint postérieurement, par une induction inconsciente, la connaissance du lieu où se trouve la cause, lieu déterminé par des points de repère tangibles.

Dans la perception autodidacte du tact seul ou du tact joint à la vue, l'objet direct, le primum eognitum, c'est un corps, une substance, un groupe déterminé de molécules.

On peut sans, doute appeler cet objet le lieu où se trouve une canse de sensations, mais c'est un lieu connu absolument en lui-même, et non par son rapport avec des points de repère étrangers. La cause des sensations est également connue en elle-inême, quant à sa forme d'ensemble et à sa masse. Elle n'est pas connue à titre de cause des sensations, puisque ces sensations elles-mêmes sont inconnues ou ne sont connues que postérieurement, elle est connue à titre de substance déterminée occupant l'espace et en excluant les autres substances semblables.

Ainsi disparaissent, par un examen attentif, les confusions que le défaut de métbode rend si aisées en présence de la multiplicité immense des phénomènes que la nature nous présente, et des causes qui les produisent. La solution des diverses objections nous ramène toujours au même point, en présence de cet être complexe, mais réel, concret et déterminé, que nous appelons un corps, une substance, matérielle, et qui est, saisi dans son ensemble et dans sa complexité, le premier objet de l'expérience, la première manifestation claire du non-moi réel à notre intelligence.

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