LIVRE IV. - CHAPITRE IX
Le tact a pour fonction principale de découvrir la réalité et de résoudre les problèmes posés par la vue.
La vue réunit ces deux fonctions.
L'odorat est aussi destiné à avertir, mais il sert encore à discerner les propriétés cachées des corps. Le goût avertit, mais seulement pour les fonctions de la vie animale ; son rôle intellectuel est de discerner certaines propriétés cachées qui distinguent les substances Tune de l'autre.
Ces deux fonctions des sens exigent des signes d'une nature particulière.
Pour avertir, il faut des signes clairs et apparents, tels que les sons et la lumière.
Pour servir d'instruments de perception, il faut des signes exacts, précis et très sûrs, tels que les signes du tact et les images visuelles perçues par le centre de la rétine.
3* Principe. Les éléments sensibles de la perception, étant de simples signes du monde extérieur, doivent être tels et localisés de telle manière qu'ils remplissent cette fonction le mieux possible.
C'est une application du principe général des causes finales, lequel, quelles qu'en soient les conséquences philosophiques, est généralement admis comme expérimentalement exact, et est admirablement vérifié dans le cas actuel.
C'est aussi l'idée scolastique de l'espèce impresse ( Species impressa^ ) moyen et non objet de connaissance.
Or, de ce principe résultent plusieurs corollaires évidents.
1" Corollaire, — Les signes doivent, si cela est possible, être localisés en apparence & l'endroit même où se trouvent les objets qu'ils signifient. Si en effet les signes apparaissaient à un endroit éloigné de l'objet qu'ils signifient, il faudrait une induction pour passer de l'un & l'autre : ce serait du tempsperdu et une source d'illusions.
2^ Corollaire. Les signes, qui sont clairs et apparents, doivent se confondre avec l'objet et s'incorporer en lui en apparence.
C'est encore une application du même principe. Les signes étant clairs et apparents par hypothèse ne peuvent disparaître. S'ils ne se confondaient pas avec Fobjet, l'attention serait partagée ; l'esprit s'arrêterait sur le signe et ne percevrait pas l'objet signifié avec autant de précision et de sûreté.
Ce principe explique les deux faits que nous avons signalés dans le commencement de ce livre, le fait que les sons et la lumière nous apparaissent comme objectifs et non substantiels, et le fait que les couleurs apparentes adhèrent à l'objet vu et se confondent avec les couleurs réelles.
Dans le cas de la perception des apparences , l'élément subjectif, le son ou la lumière, se localise au lieu où nous croyons qu'est sa cause objective vague et inconnue, et se confond avec elle. De là résulte un être hybride, qui est objectif et qui n'est pas cependant un corps vu ou touché.
Dans le cas de la perception des corps réels, l'image visuelle s'applique sur le corps, et la couleur apparente semble lui appartenir.
3" Corollaire. Lorsqu'il est impossible que les signes soient localisés en apparence au même endroit que Tobjet signifié et se confondent avec lui , ces signes, pour ne pas troubler la perception de l'objet, doivent être obscurs en eux-mêmes et s'effacer en présence de la notion de l'objet.
Cette impossibilité d'être transportés en apparence au même lieu que l'objet est particulière aux signes du tact, aux sensations musculaires, et aussi aux sensations des muscles de la tête et de l'œil, qui jouent un rôle important dans la vision.
L'impossibilité pro\ient de ce que ces signes ont un double rôle ; ils doivent manifester à la fois le sujet et l'objet, afin de montrer leur relation locale avec précision.
En tant qu'ils manifestent le sujet, ils sont nécessairement localisés en apparence à l'intérieur ou à la surface de notre corps. Les nerfs dans lesquels ces signes sensibles sont produits, sont d'ailleurs ceux mêmes qui sont le siège de la douleur.
Ces signes, ne pouvant se transporter surFobjet, puisqu'ils sont attachés au sujet, devront disparaître et s'effacer dans la percep-