‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 28 sur 320 · LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE PRÉLIMINAIRE. — CHAPITRE V

II me semble que la nature fait pour Tiiitelligeiice humaine, dans Tordre des idées, exactement ce qu'elle fait pour la faculté visuelle dans Tordre des réalités visibles. Nous avons deux manières de voir. Nous apercevons, par une vue d'ensemble, tous les objets situés dans notre champ visuel et leur situation respective. Cette perception est exacte, mais cependant confuse et comme approximative. Nous voyons, au contraire, très distinctement les objets qui se peignent sur le point central, la fovea de la rétine \

Il existe un très petit champ de la vision distincte au milieu du vaste champ de là vision approximative. Il dépend de nous de fixer à volonté chacun des points du champ visuel, mais nous ne pouvons voir ce champ entier d'une manière distincte que successivement.

C'est par la vision directe et distincte que nous précisons, que nous délimitons avec soin la forme détaillée des objets, mais c'est d'après les renseignements fournis par la vision indirecte que nous dirigeons notre regard d'un point vers un autre. Sans la vision directe, l'aspect général des objets visibles serait vague et approximatif. Sans la vision indirecte, notre regard, fixé à chaque instant sur un très petit point, se promènerait au hasard et ne nous donnerait par les mouvements de Tœil qu'une idée de la réalité beaucoup plus inexacte que l'appréciation confuse que nous fournissent les régions périphériques de la rétine.

Ainsi le bon sens, ensemble de croyances un peu vagues, approximatives, mais vraies néanmoins et évidentes, nous donne une première connaissance approximative de la réalité dans son ensemble. L'analyse logique et scientifique examine avec soin chaque détail, dégage par abstraction les principes simples, et nous conduit à une connaissance de chaque point particulier plus complète et plus lumineuse. *

Mais, livrée à elle-même, Tanalyse logique serait semblable à un œil qui serait muni constamment d'une lunette à champ très étroit; elle s'égarerait dans la recherche de Tensemble des vérités, elle ne ferait que des synthèses arbitraires.

* HelmolU. optique physiologique. (Traduction de Javal, p. 88.)

Réunissez au contraire le bon sens à Tanalyse. Que le bon sens précède et dirige les recherches scientifiques, que ces recherches vérifient, limitent et précisent les données du bon sens, que ces deux facultés et ces deux procédés se contrôlent Fun Tautre ; que Thomme ne se sente satisfait et ne se repose dans la pleine certitude que lorsqu'il les verra en accord.

Alors, mais alors seulement, la science avancera d'un pas sûr du connu vers Tinconnu, sans jamais détruire ses principes ; alors seulement elle pourra élever son édifice sans en ébranler les fondements. Sans doute il restera toujours une incertitude sur la limite entre la correction et la contradiction formelle; il y aura toujours sur les bords de la lumière du bon sens une sorte de pénombre vague : on pourra douter si certaines vérités appartiennent au bon sens, si certains points de la croyance vulgaire doivent être maintenus ou abandonnés. Mais notre méthode a au moins le grand avantage de conserver toujours intacte la plus grande partie des croyances qui reposent sur l'évidence vulgaire, d'indiquer à l'analyse le sens dans lequel elle doit diriger ses recherches, de l'obliger à contrôler toujours ses résultats en les comparant au bon sens tout entier. Telle est, si nous ne nous trompons, la vraie méthode philosophique ; elle est, du reste, et cela no nous étonne pas, absolument identique avec la vraie méthode expérimentale.

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