‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 276 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE X

considérées d'une manière générale comme ne formant que deux types de sensations.

Or la sensation cutanée a pour interprétation la notion de contact, c'est-à-dire la notion de deux corps réels, notre corps et un corps étranger ( ou bien deux parties do notre corps ), contigus ^et en relation intime. Dualité, réalité, contiguïté, rapport intime, tout cela est contenu dans la notion de contact.

Les sensations musculaires sont de diverses sortes; les unes se manifestent quand le corps est en repos, les autres quand il se meut, d'autres quand il commence à se mouvoir, d'autres quand son mouvement est arrêté volontairement, d'autres quand il est arrêté par un obstacle extérieur, d'autres quand il est arrêté par l'extension complète de l'organe.

Ces diverses sensations se traduisent par les idées d'étendue, de repos, de mouvement, d'obstacle ou d'impénétrabilité.

Ici nous pouvons admettre en la modifiant, la formule de Stuart Mill : (( La sensation de mouvement non empâché constitue notre « notion d'espace libre, la sensation de mouvement empêché,

notre notion d'espace plein. »

Seulement au lieu de constitue nous dirons signifie ou est traduite naturellement par.

Nous éviterons ainsi l'absurdité d'identifier la sensation ellemême au mouvement et à l'étendue ; mais nous reconnaîtrons que ces sensations sont liées aux notions d'étendue, de mouvement, et d'impénétrabilité, comme le signe à la chose signifiée.

Or, ces premières interprétations sont spontanées et naturelles. L'expérience ne peut les produire. Précisément parce que nous ne pouvons connaître expérimentalement l'étendue réelle que par nos sensations musculaires, aucune expérience ne peut nous permettre de comparer l'étendue à la sensation. Le passage est donc spontané. La sensation musculaire serait l'espèce impresse, {species impressa) et l'idée d'une étendue vide ou pleine la notion extraite du signe traduit, l'espèce expresse {species expressa).

Il nous semble également que la traduction des sensations cutanées est originale et spéciale ; à la différence des sensations musculaires qui ne donnent qu'une notion vague d'étendue, les sensations cutanées traduites par l'intelligence marquent le

point précis du passage du moi au non-moi ; elles sont le commencement do la connaissance précise de la forme géométrique.

Tel est donc le passage mystérieux du dedans au dehors, le pont par lequel nous atteignons le monde extérieur. Nous éprouvons des sensations qui en elles-mêmes et en tant que sensations, ne contiennent pas les idées d'étendue, de corps, d'impénétrahiiitéi mais ces sensations sont des signes que notre intelligence interprète ; elles forment comme un vocabulaire primitif, que la nature elle-même traduit, et par le moyen duquel nous nous trouvons transportés dans le monde objectif.

Nous pourrions maintenant chercher quel est le nombre exact des signes ainsi traduits sans aucun recours à Texpérience, des mois primitifs du vocabulaire qui sert à traduire la langue des sensations en celle des notions. Nous pourrions aussi nous demander s'il n'existe pas quelques signes pareils dans la perception visuelle, et si, bien que ne pouvant s'interpréter complètement lui-même sans le tact, le sens de la vue ne contient pas déjà un commencement de passage du subjectif à l'objectif.

Mais nous ne nous arrêterons pas à ces questions qui sont difficiles, et qui ne changent rien à l'ensemble de la théorie. Nous nous contenterons de dire qu'il existe des notions primitives qui naissent naturellement en nous en présence de certains signes primitifs, qu'il y a une interprétation spontanée et naturelle, et antérieure à toute expérience même instinctive, de certains signes sensibles.

Nous ajouterons qu'il est probable que ces signes sont peu nombreux, et qu'ici comme ailleurs, la nature n'a fourni que le minimum nécessaire d'éléments innés et a laissé à l'activité de rintelligence le soin de les développer.

Ici cependant se présente une assez grave difficulté. Comment, avec un si petit nombre d'éléments, pouvons-nous arriver à percevoir des formes d'objets très variés et très complexes ?

La question est toute différente de celle que nous avons traitée plus haut, à savoir de l'interprétation des signes visuels par les perceptions du tact. Nous avions alors deux séries , l'une de jiotions tactiles, l'autre d'images visuelles, qm devaient être unies ensemble ; l'induction inconsciente comparative suffisait : telle

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