‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 279 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE X

plein de douceur. C'est la figure de sa mère qui vient l'embrasser. Sans doute pendant les premiers temps, il n'éprouvera encore que des sensations subjectives; ce seront les caresses de l'inconnu. Mais qui doute qu'au bout d'un certain temps, il ne se dégage de toutes ces sensations l'idée d'un être réel, d'un corps vivant, d'une personne, tout à fait distincte des vagues apparences qui jusqu'alors flottaient mollement autour de son âme enfantine. Quand ce moment sera venu, quand l'aspect coloré de cette figure animée sera devenu pour lui le signe de la présence d'un être chéri ; quand, suivant l'expression de Virgile , il saura montrer par son sourire qu'il reconnaît sa mère,

IncipCy parve puer, risu cognoscere matrem,

alors il aura cessé d'être sensualiste, il connaîtra une chose et une personne, il connaîtra une substance, il commencera au milieu des caresses et des baisers de sa mère à être initié à la métaphysique.

Suivons-le maintenant dans son étude du monde lorsque, ses facultés ayant crû, il peut agir d'une manière plus personnelle. Vous le verrez exercer activement ses doigts, toucher tous les objets qui l'entourent, agiter et tourner en tous sens les jouets qui lui ont été donnés. Vous le verrez en même temps fixer ses yeux sur l'objet qu'il touche^ suivre les variations du fantôme visuel à mesure que cet objet se présente par ses diverses faces, se rapproche ou s'éloigne. Si l'objet, de plus, est sonore, s'il est composé de parties qui puissent se choquer, l'enfant répétera l'expérience du son, en la joignant à celle du tact et de la vue.

Que fait cet enfant, qui semble ne faire que jouer, et qui croit lui-même ne faire que jouer ?

Il acquiert en ce moment les notions les plus importantes ; il apprend à se servir de ses sens ; il fixe par l'habitude les signes sensibles sur les notions qu'ils signifient ; il apprend la géométrie ; il commence à marcher à la découverte du monde extérieur. Ce qu'il apprend dans ces premières études, sous la direction de la nature^ est plus difficile et plus important que les huit livres d'Euclide qu'il apprendra plus tard. L'abîme, qu'il franchit en passant du dedans au dehors, en atteignant la réalité objective, est un plus

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grand obstacle que TOcéan qui séparait Colomb du nouveaa monde deviné par son génie.

Examinons en effet en détail cette opération.

C'est l'union et Taccord des perceptions distinctes du tact, de la vue et de Touïe.

Mais cet accord ne se fait et ne peut se faire que sur on objet extérieur.

Intérieurement, subjectivement, les sensations sont diverses et irréductibles.

Il faut donc que Tenfant ait la connaissance de Tobjet extérieur. Cette connaissance, il ne peutTacquérir au commencement que par une traduction spontanée de la nature. Au point où ses doigts touchent et serrent Fobjet, il sent le non-moi, il traduit sa sensation cutanée et musculaire en la notion d'un obstacle étendu et impénétrable.

Puis, poussé par les instincts que nous avons énumérés, par l'instinct de curiosité, qui l'invite à chercher la réalité, par Tinjtinct d'adaptation, qui l'avertit que ses sens doivent s'accorder pour la lui faire connaître, il cherche, il palpe, il regarde, et bientôt la forme géométrique se manifeste à lui. Cette forme s'attache d^une part aux sensations tactiles, mais en les effaçant et en les faisant disparaître ; d'autre part au fantôme visuel, mais en l'absorbant en elle et en s'en revêtant.

Ensuite, le troisième instinct ,%elui de l'association d'idées entre en jeu ; en vertu de ce puissant principe inné qui établit la cohésion entre les idées et les sensations , les notions qu'il a acquises se fixent, et s'agglutinent les unes aux autres.

Il acquiert ainsi à la fois :

La notion des formes géométriques ;

La notion d'une réalité externe, d'un non-moi distinct de son propre corps ;

La possession inconsciente des signes tactiles, des sensations musculaires obscures qui manifestent ces notions ;

L'intelligence des signes visuels, des fantômes colorés qui vont se fixer par l'association des idées sur la forme géométrique tangible ;

Enfin r intelligence des signes auditifs, des sons qui révèlent

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