LIVRE IV. — aiAPlTRE XI
Or, il est arrivé de nos jours que ce long et patient travail a conduit à une découverte étrange et inattendue, à une synthèse merveilleuse, à la notion d'une surprenante similitude entre les causes des apparences qui frappent nos sens.
Il est maintenant scientifiquement admis que toutes les causes occultes se réduisent à une seule espèce; ce sont des vibrations, des ondulations, c'est-à-dire des mouvements. La chaleur est un mouvement. La cause du son est une vibration de Tair. La lumière et les couleurs objectives ne sont que des ondulations d'un fluide plus subtil, Féther intermoléculaire. Les actions chimiques, étant équivalentes mécaniquement à des quantités de chaleur produites ou anéanties, ou plutôt simplement transformées et déplacées, se réduisent encore à des mouvements; c'est un résultat prévu, bien que la nature de ce mouvement soit encore inconnue.
Il importe, pour bien comprendre ce résultat scientifique, de ne ne pas se faire d'illusion sur la nature du mouvement dont il s'agit. Il y a deux sortes de mouvement ; le mouvement abstrait, géométrique et apparent, et le mouvement réel et physique. La première sorte de mouvement , qui ne contient dans sa notion que le simple déplacement local, est l'objet d'une science spéciale, la cinématique.
L'autre sorte de mouvement, le mouvement réel et physique, contient tout ce que contient le premier, le déplacement local mesuré par la géométrie. Mais il contient en outre les notions d'inertie, de masse et de force. Il est l'objet de la dynamique, qui est la mécanique véritable ; car la statique ou théorie de l'équilibre n'est qu'un cas particulier de la dynamique.
Rien donc n'est plus faux et ne prouve une plus grande ignorance des théories physiques que cette assertion si souvent répétée de nos jours, qu'en réduisant le monde à des mouvements, la science l'a réduit à des abstractions géométriques.
Le mouvement qui se transforme en chaleur est un mouvement réel. C'est le mouvement du boulet de canon quia la force de renverser une muraille ; c*est le mouvement du volant d'une machine à vapeur qui emmagasine la force produite par la chaudière.
5t« LE POSrnVlSlfE et la science EirÉEDIEXTALE.
Mouvement réeU il suppose nécessaîremeiil des molûles réels : quelque petits qu'ils soient, quelque innombrable que soit la quantité des réalités vibrantes qui sont renfermées dans on espace donné ^ ce sont toujours des réalités. Fussent-ils de véritables points matériels sans dimensions, ce serait des points ayant une masse résistant au déplacement, exigeant une fwce pour être mus, conservant leurs mouvements et exigeant une autre force pour être arrêtés. L*h]rpotbëse de points matériels sans dimensions est d'ailleurs gratuite ; la notion du point géométrique n*est ellenaième qa'une abstraction et une limite.
Les vibrations supposent donc des molécules vibrantes qui sont de véritables substances. Ce qu'elles font, des abstractions sont incapables de le faire. Les mouvements sans mobile, les images-mouvements et les sensations-mouvements qui se meuvent dans la lanterne magique que M. Taine substitue au monde réel, n'ont aucun laf^rt avec les vibrations calorifiques mesusurées par M. Him et par M. Joule.
Les fantômes peuvent habiter le pays des ombres décrit par Virgile, ou se mouvoir dans les brouillards de l'Ecosse an milieu desquels vivait Hamilton. Mais la science ne les connaît pas. La science Ait au grand jour, au milieu des réalités sérieusement réelles. Elle sait bien qu'un édifice ne peut reposer sur des sons et des couleurs, que des phrases, des formules et des chififres ne composent pas un corps palpable et tangible.
Si le monde à ses yeux se décompose en une poussière invisible, c'est une poussière réelle, indestructible conmie celle du diamant, et qui par son groupement et ses vibrations constitue de véritables corps.
Cette conception scientifique étant bien comprise, essavons d'en découvrir les conséquences philosophiques. La plus frappante sans doute est l'étonnant contraste qui a'éta-
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blil entre la première apparence da monde el sa réalité connue par la science.
Si nous considérons le monde sous son premier aspect, tel qu'il se manifeste à nos sens, avant toute étude approfondie de sa nature, nous y trouverons une immense variété de phénomènes qui semblent au premier abord irréductibles les uns aux autres. Ici, la diversité prodigieuse des teintes du ciel et des montagnes : là, la succession harmonieuse des sons ; ailleurs, les contrastes firappants des glaces du pôle et des chaleurs torrides de Téquateur.
Cesi un tableau infiniment divers ; c'est un harmonieux concert d'instruments de diverse nature, qui pénètre en nous par les portes de nos cinq sens. La nature parle simultanément plusieurs langues mystérieuses qui ravissent et charment notre être tout entier.
Si maintenant nous interrogeons la science, elle nous répondra que tons ces phénomènes, objectivement considérés, sont des mouvements. Le son est une vibration de Fair ou des corps sonores ; la chaleur n*est autre chose que le mouvement lui-même des plus petites parties des corps ; la lumière est une ondulation de certaines molécules d*éther.
Il n'y a donc -rien autre chose dans le monde objectif que des variétés d'un seul et même phénomène unique et monotone, le mouvement. Rien autre chose que des translations, des rotations, des chocs, peut-être des attractions ou des répulsions. Rien autre chose que le mouvement de la toupie, celui de la balle qui rebondit en rencontrant le sol, ou le choc des billes sur un billard.
Les mouvements sont plus ou moins rapides ou plus ou moins compliqués, les mobiles sont plus ou moins gros ou plus ou moins lourds, les chocs et les vibrations sont plus ou moins fréquents, voilà tout. C'est la seule variété concevable dans le tissu de cette étofiTe homogène du monde. Partout des atomes, partout du mouvement. Voilà tout.
Pour mieux saisir cette différence entre la réalité connue et Tapparence sensible, supposons que tous les êtres organisés et sensibles, tous ceux qui ont des yeux et des oreilles, aient dis-
512 LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMEiNTALE.
paru du monde. Contemplons par la raison ce monde ainsi dépouillé.
Nous avons le droit de le faire ; contempler ce qu'on ne voit pas réellement, c'est ce que la science fait tous les jours. Le géomètre contemple les courbes et les surfaces qu'il étudie. Le mécanicien construit d'avance dans Sa pensée les organes de ses appareils. Fresnel nous décrit, comme s'il les avait vus, les mouvements circulaires ou elliptiques de la molécule d'étlier d'un rayon polarisé.
Regardons donc ce monde objectif dépouillé de l'éclat dont les sensations le revêtent.
Les atomes marchent suivant leurs routes accoutumées ; ib se croisent, ils se choquent, ils vibrent, mais Auns le silence. Le vent passe sur les arbres ; mais ils frissonnent saœ produfre aucun son. La mer frappe violemment sur le rivage, et roule ses vagues impétueuses, mais les vagues ne mugissent pas.
Il n'y a pas d^oreilles pottr les entendté, et sans oreille, remarquons le bien, la sensation du son n'est rien, rien absolume&t, ou plutôt il n'y a f autre son que le mouvement même de Tair.
Le soleil ne cesse de darder ses rayons sur la terre, c'est-àdire de projeter des ondulations éthérées de vitesse et de longueur diverses; mais les teintes variées dont la lumière revêtait le globe, ont disparu. Aucun œil ne les voit, elles n'existent pas. 11 n'y a que des vibrations.
Dire que le monde entier est dans l'obscurité ne serait pas exact. L'obscurité elle-même est une sensation, et d'ailleurs, elle semble exclure la connaissance distincte des objets. Mais pour ce spectateur dépourvu d'yeux et qui ne contemple que par Tintelligence, le monde n'a aucune espèce de couleur et s'il faut absolument pour le besoin de notre imagination en supposer une quelconque, ce serait cette teinte grise uniforme qui semble la moyenne de toutes nos impressions lumineuses, et dont nous revêtons involontairement les conceptions abstraites de la géométrie.
Or, remarquons-le bien, ce monde silencieux et sans lumière, que nous décrivons ainsi, n'est pas un monde abstrait ou hypothétique. C'est le monde objectif et réel dans lequel nous vivons