‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 287 sur 320 · LIVRE IV. — CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE XI

la réalité obtenue par la science ne suppléerait pas à Tabsence d'un tel signe.

Non seulement la connaissance scientifique du monde ne suppléerait pas d'une manière pratique à la perception des apparences, non seulement les perceptions visuelles et sonores seront toujours pour nous le seul moyen de distinguer les corps qui nous sont utiles et nuisibles, mais même dans Tordre spéculatif, dans Tordre de la science pure, ces signes sont nécessaires. Ces apparences sensibles peuvent seules, en eiïet, nous fournir les classifications générales des phénomènes, les résumés, les titres de chapitres permettant à nos esprits limités d'acquérir et de conserver les données scientifiques. La chaleur, le son, la lu* mière, Télectricité ne sont que des mouvements, et cependant, tant que Thomme existera, les traités de physique continueront à diviser les phénomènes selon ces impressions diverses, non seulement pour rester en rapport avec les conditions pratiques de Texistence de Thomme, mais pour éviter Timmense confusion qui l'accablerait, s'il fallait eml)rasser d'un seul regard toutes les vanétésde la mécanique, depuis colle des soleils qui circulent dans les espaces célestes, jusqu'à celle des atomes de Téther qui vibrent dans les imperceptibles interstices de la matière pondérable.

Il y a donc adaptation parfaite et finalité évidente dans ces apparences du son et de la couleur, dont la science a découvert le sens. Il est même utile qu'elles soient ainsi naturellement projetées au dehors él qu'elles semblent appartenir aux objets. Elles remplissent ainsi plus facilement et plus directement leur rôle de signes, d'étiquettes, servant à désigner et à faire reconnaître les divers corps réels. N'accusons donc pas la nature, elle nom parle le langage qui nous est convenable, elle nous donne ellemême la clef de ce langage.

Si quelques uns ne le comprennent pas, s'ils prétendent ne pouvoir connaître que leurs sensations, s'ils ne veulent pas pénétrer au-delà des signes, s'ils se contentent de regarder les étiquettes, en te déclarant impuissants à découvrir les choses qu'elles indiquent, ils n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes. Ainsi font ou plutôt devraient faire les sensualistes^ s'ils étaient conséquents avec eux-mêmes. Ainsi ne font ni le bon sens de l'humanité ni

la science physique, qui se dégage forcément, des qu^elle applique ses propres méthodes à son propre objet, des vains préjugés d'une fausse philosophie.

Merveilleuse donc est l'adaptation de ces brillantes apparences à nos besoins et à nos facultés intellectuelles. Mais est-ce bien là leur seul rftle ? La connaissance du monde réel épuise-trelle le sens profond et mystérieux de ce langage des sons, des couleurs et des odeurs? N'est-il pas évident, au contraire, que ces mêmes apparences légères qui brillent à la surface du monde matériel sont le signe de réalités supérieures que la substance de ce monde ne contient pas.

N'est-ce pas par le jeu varié des couleurs que les artistes traduisent leur pensée et manifestent Tldéal que leur esprit contemple et que rêve leur imagination? N'est-ce pas rharmonie des sons qui fait naître dans les âmes mille pensées que la langue ne peut exprimer?

Qu'il s'agisse d'une œuvre de la nature ou de Tart, il y a évidemment dans les sons, les couleurs, leurs accords et leurs contrastes quelque chose de tout autre que le mouvement vibratoire auquel la science réduit les apparences. Elles ont donc une signification plus complète et plus profonde que ne semblerait leur permettre leur nature physique.

Qui oserait, en présence d'une vierge de Raphaël, dire qu'il n'y a devant ses yeux que des atomes vibrants? N'est-il pas évident qu'il y a autre chose, qu'il y a la pensée même de Tartiste, fixée dans la toile et prête à se manifester aux regards de notre esprit.

Si donc le monde des atomes, monde glacé et monotone, s'illumine et se pare de mille brillantes apparences en présence d*une rétine et d'un tympan; si tout d'un coup ces vibrations muettes et invisibles se transforment en couleurs brillantes et en sons

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