LIVRE IV. -- CHAPITRE XI. M
Ou c'est un point matériel sans dimensions, centre de forces attractives et répulsives.
L'une et l'autre conceptions présentent de graves difficultés. La seconde néanmoins nous parait beaucoup plus inconcevable que la première. Il ne suffirait pas, en effet de supposer (chose déjà étrange], des forces réelles émanant d'un point géométrique sans dimensions, il faudrait en outre concenMbr dans un tel point une masse inerte, capable de recevoir et d'emmagasiner de la force vive. Or cette dernière notion semble tout à fait inadmissible. \
N'y a-tril pas d'ailleurs exclusion absolue entre l'idée de réalité et celle d*un point géométrique sans dimensions, de même qu'entre l'idée de réalité et celle de ligne sans largeur aucune, ou de snrfaoi sans épaisseur? Est-ce que les idées de surface, de ligne et de point, ne sont point de pures abstractions , des limites des corps séparées des corps eux-mêmes par notre esprit ? Réaliser un point géométrique n'est-ce point réaliser une production de notre intelligence ?
On est donc ramené à l'autre hypothèse , celle de l'atome , qui , bien qu'elle présente des difficultés ne répugne pas à la première vue du bon sens.
Or, s'il en est ainsi, ne sont-ce pas les propriétés tangibles reconnues dans les solides naturels, étendue, forme, impénétrabilité, inertie, qui sont les vraies propriétés de l'atome. L'atome n'est-il pas le type simple dont le solide naturel est la reproduction approchée et complexe?
Ne peut-on pas dire dès lors que la science, après de longs circuits, est revenue à son point de départ, c'est-à-dire à la première et vulgaire notion du bon sens, et qu'elle a trouvé dans l'atome ce que le bon sens avait, par un jugement précipité, cru rencontrer au premier abord dans le corps solide? La thermo-dynamique n'est-elle pas la reproduction de la dynamique, ou plutôt son application à des éléments plus petits, à des éléments réellement invariables et parfaitement élastiques?
Si les hypothèses que nous avons exposées acquièrent une certitude scientifique , ce résultat sera une des plus merveilleuses généralisations réalisées par l'esprit humain. Ce sera aussi une éclatante confirmation de notre méthode, ce sera un frappant exemple de ce que nous avons appelé la correction du bon sens par des approximations successives.
NOTE 11
Sur l'empLoi des résultats scientifiquks polh réfuter
LE scepticisme DE KaNT
Nous ayons hésité quelque temps à énoncer la conclusion que nous avons tirée des résultats scientifiques contre le système de Kant. Celte conclusion nous paraissait évidente , mais d'autre part il nous semblait étrange qu'une
démonstration ni les conséquences, de quel droit pourrions-noiis supposer qu'elles sont l'œurre de notre esprit? Voici la Mécanique céleste de Lafdace, à laqueUe il est impossible de rien comprendre sans être rersé dans les plus haates et les plus profondes mathématiques. Ce livre explique arec la plus merveilleuse précision des mouvements que je n'ai jamais observés, des phénomènes dont je ne sais même pas le nom. Et tout cela , ces phénomènes, ces mouvements, ces lois, ces nombres, ces calculs, ce grand système de m^nique, serait Tœuvre de mon esprit l On voit que d'absurdités pour ridéaliste qui voudrait aller jusque-là. Quant à celui qui, moins excessif, se contenterait de soutenir la subjectivité de la raison humaine en général, la science lui donne encore une sorte de démenti, car il n'y a pas toujours eu de raison humaine^ il n'y a pas toujours eu d*honunes sur la terre. Si haut que la géologie fasse remonter l'origine de l'homme , on n'ira pas jusqu'à dire que l'homme est éternel , car ia vie même n'est pas étemelle. Cependant, avant l'homme, le monde existait. Supposez donc, comme le disait autrefois Protagoras , que l'homme soit la mesure de toutes choses : que signifie cette histoire du monde antérieur à l'homme? A quel propos et comment l'homme aurait-il pu tirer, de la série de ses phénomènes subjectifs, une induction qui lui représenterait un monde antérieur à lui, et dans lequel il serait apparu un jour? Si tout est subjectif, comment l'homme peut-il concevoir quelque temps où il n'aurait pas été ? Supposer avec Fichte que c'est l'esprit qui crée le monde actuel est déjà une ungulière fiction ; mais imaginer que l'esprit trouve dans ce monde actuel , déjà fictif, les traces d'un monde antérieur qui n'a pas existé , c'est le comble de la fantaisie et du paradoxe.
<c 11 n'e$t pas aussi facile d'établir, je le reconnaiSy que les sciences nous font passer des phénomènes aux substances et aux causes, et pour le démontrer, U faudrait des analyses trop délicates et trop difficiles pour être utilement abordées ici. Contentons-nous de dire que les sciences nous font passer du relatif à l'absolu. »
(Extrait de la Hevue des Deux-Mondes, mars 4865. — Pascal et Kani, par M. Janet.)
Nos lecteurs remarqueront que M. Janet, dans ses dernières paroles a, pour ainsi dire, tracé le plan et indiqué les difficultés du présent ouvrage.