‹ Le positivisme et la science expérimentaleChapitre 3 sur 320 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce livre est le résultai d'une longue série d'études et de travaux. Commencé il y a plus de vingt ans, lors de l'apparition du premier livre de M. Taine, les Philosophes français, il a d'abord été destiné à être la réfutation de cet ouvrage original, qui a produit sur le public une assez vive impression dans un sens opposé au spiritualisme. v^*

Des circonstances de diverse nature, personnelles à Tauteur, ont contribué à retarder d'année en année Tachèvettient et la publication de ce travail ; mais ce retard a été fondé aussi sur un autre motif. Nous étions profondément coriTaincu de la vérité des doctrines spiritualistes, mais nous ne trouvions pas, dans la philosophie éclectique qui nous avail été enseignée, des armes sufGsantes pour réfuter pleinement, de tout point el par principes^ l'auteur que nous voulions combattre. Persuadé que ses conclusions étaient erronées, nous trouvions parfois que ses objectyms

i.j LE POSITIVISME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.

étaient plausibles, et qu'il avait, en certains points, un avantage réel sur ses adversaires.

Nous sommes ainsi arrivé à la conviction que la défense du spiritualisme devait être portée sur un autre terrain, et que le spiritualisme lui-même devait prendre une autre forme que celle que lui avait donnée l'éclectisme officiel, pour pouvoir triompher de ses ennemis.

La recherche de ce terrain et de cette méthode nouvelle nous a demandé de longs efforts; et, le temps s' écoulant, * nous avons élargi notre cadre : nous y avons fait entrer la réfutation des autres ouvrages de M. Taine et en outre celle du positivisme de M. Comte et du sensualisme de Stuart Mill, antécédents du système de ce philosophe.

Au cours de ces recherches un secours inespéré est venu nous tirer d'une difficulté que nous n'aurions pas pu vaincre par nos propres efforts. Amené, par les circonsconstances dont j'ai parlé plus haut, à étudier la philosophie traditionnelle de l'Eglise catholique, et les œuvres de son plus glorieux docteur, saint Thomas d'Aquin, nous avons trouvé, dans cette grande doctrine du moyen âge, les principes, les rtotions et la méthode que nous avions vainement cherchés jusque-là. Nous avons contemplé avec admiration cet édifice doctrinal reposant non, comme nos maigres systèmes modernes, sur un seul principe, mais sur l'ensemble des doctrines du bon sens, admises au nom de leur propre évidence.

* Nous avons admiré également la méthode dialectique, la précision avec laquelle cette philosophie définit ses

«ITRODUCTION. ix

toujours présente à Tesprit des savants; le changement de méthode consistait à étudier d'abord et provisoirement les lois pour en déduire les causes ; ce n'est que de nos jours qu'on a voulu faire du but provisoire le but définitif de la science. Néanmoins ce changement de méthode a été considérable et ses effets immenses.

C'est alors, eneflet, qu'a commencé un développement aussi prodigieux qu'imprévu de la connaissance humaine. Comme un mineur qui, après avoir longtemps fouillé, découvre enfin la veine précieuse qu'il convoite, ou comme un cheval robuste qui, après avoir essayé vainement de traîner un attelage dans des chemins impraticables, trouve devant lui une route ouverte et s'y élance avec une ardeur multipliée par la résistance qu'il a éprouvée, ainsi l'esprit humain s'est précipité de découvertes en découvertes ; chaque jour, de nouvelles régions se sont ouvertes devant lui, de nouvelles sciences sont venues se greffer sur les anciennes et en combler les lacunes ; mille propriétés singulières, mille modes d'action incroyables ont été reconnus dans les corps où l'on ne voyait autrefois que la vulgaire simplicité d'une matière brute; les mystères de l'organisation et de la vie se sont laissés approcher de si près qu'on a pu quelquefois espérer de les pénétrer.

Le temps s'est laissé arracher ses secrets ; une antiquité plus reculée que celle des mythologies les plus fabuleuses est maintenant l'objet d'études certaines, et fait voir, grâce à la reconstruction due à la science, des animaux plus étranges que ceux que la poésie avait inventés. Enfin le progrès de la science est si rapide que déjà la vie d'un homme ne suffit pas à en embrasser toutes les parties.

Mais ce qu'il y a de plus admirable dans ce développement, c'est que, quelles que soient sa prodigieuse rapidité et la variété infinie des connaissances? qu'il contient, la certitude des résultats acquis n'en est pas moins grande; la science, quelque loin qu'elle s'avance, a toujours le pied sur le roc, et les lois

les plus corapliquées sont aussi bien démontrées que les phénomènes les plus simples. L'ensemble majestueux des sciences naturelles a même acquis, indépendamment de ses preuves intrinsèques, un caractère particulier de certitude; c'est Tassentiment universel des esprits éclairés , c'est Tabsence complète de toute contradiction sérieuse et soutenable.

Qui oserait maintenant nier la loi de gravitation ? Qui pourrait, sans tomber écrasé par le ridicule, contester à la chimie sa théorie de la combustion, à la physique le fait de la vitesse prodigieuse delà lumière. Ces vérités si laborieusement constatées, le vulgaire en a pris possession, et les ignorants les admettent sans hésitation et avec raison sur la foi des savants.

Tel a été le merveilleux progrès de la science, depuis qu'elle a changé de méthode et abandonné les spéculations à priori sur les causes, pour s'adonner avant tout à la constatation des phénomènes et à l'étude de leurs lois.

Mais à côté de ce merveilleux progrès dans un sens, a eu lieu dans un autre sens et par rapport à un autre ordre de questions une singulière décadence. Tandis que la connaissance des lois gagne tous les jours en étendue et en certitude, celle des causes paraît suivre une marche inverse. Tandis que ce qui n'était dans le but des premiers savants qu'une connaissance provisoire, a été se développant, le but définitif des recherches a paru s'éloigner et même s'évanouir. Les résultats qu'on croyait acquis en ce qui concerne les causes, sont maintenant mis en question. Les fluides impondérables auxquels on croyait encore hier, n'ont pas tenu ce qu'ils promettaient; on s'est aperçu que leur vérité était plus que douteuse et qu'ils se résolvaient en simples hypothèses; le calorique qui, étant sensible et pouvant se conserver, avait une plus grande apparence d'existence que les autres, semble maintenant se réduire à un mouvement. Bien plus, la matière elle-même paraît vouloir échapper aux investigations scientifiques ; elle se résout en atomes si imperceptibles qu'on est tenté de douter de leur

LNTRODUGTION. vu

l'homme a nécessairement une autre ambition, que, non content de connaître la surface du mcmde, il voudrait en connaître la nature intime, qu'il voudrait pénétrer au delà de ce que les sens lui révèlent, se rendre raison de tout ce qui existe, connaître les êtres véritables dont les phénomènes sont la manifestation, les causes dont ils sont les effets.

L'intelligence, poussée encore par une curiosité naturelle, voudrait savoir sur quelle base repose l'ordre immuable qu'elle contemple, s'il a commencé d'exister, et, dans ce cas, quelle est son origine ; elle voudrait enfin atteindre à la cause suprême et à la raison dernière de toutes choses.

Ce second ordre de questions qui concernent le pourquoi des phénomènes, les positivistes, forcés d'ailleurs par l'évidence, admettent que l'homme se l'est toujours posé, et se le pose nécessairement, mais ils déclarent en même temps que ces questions sont insolubles. Cause première, causes secondes^ substances qui composent le monde, nature intime des êtres, tous ces objets que nous cherchons, sont au delà de notre portée, ce sont des inconnues que nous ne trouverons jamais; ce sont des X dont nous ne pouvons même pas mettre en équation la solution. Ces objets de recherche sont placés derrière les faits, dans la région de l'inconnaissable.

Tel est le principe fondamental du positivisme, principe qui entraîne évidemment la négation du spiritualisme, puisque la cause première et la substance spirituelle doivent être reléguées comme toutes les causes et toutes les substances dans la région de l'inconnaissable.

Voici maintenant comment les positivistes établissent leur système. Ils en donnent une sorte de preuve expérimentale apparente, fondée sur l'histoire des sciences.

On ne saurait nier que le désir de savoir le pourquoi de toutes choses soit plus ancien et par conséquent plus naïf et plus primitif que celui de connaître l'ordre régulier des phénomènes. Aussi voit-on à l'origine de l'histoire des sciences.

wi LE POSlTniSME ET LA SCIENCE EXPÉRIMENTALE.

la préoccupation de la rechercha des causes dominer de beaucoup celle de l'étude des lois. Cest le temps d^ grandes théories d priori^ des rêves ambitieux de la raisoji humaine qui croyait atteindre du premier bond au secret da monde ; c'est le temps de Pythagore expliquant tout par les nombres , de Thaïes faisant de Teau le principe de l'univers. C'est même, tant fut tardif le triomphe de la méthode d observation, le temps de Descaries voulant rendre raison de la nature par le^ tourbillons, et des mouvements du corps par les esprits animaux.

Mais bientôt, fatiguée de ces essais inutiles, reconnaissant que ce qu'elle avait pris pour les causes des phénomènes n'était qu'une série de vaines hypothèses, l'intelligence humaine s'est tournée vers l'étude des phénomènes eux-mêmes, et désespérant de trouver directement le pourquoi de toutes jrfioses, elle s'est contentée d'en étudier le comment^ de constater des faits, de les généraliser par des lois, de ramener les lois particulières à des lois plus générales qui les embrassent : en un mot, elle a abandonné la spéculation pour s'adresser à l'expérience.

Faut-il croire pourtant que, dès qu'elle a appliqué la méthode de Bacon, elle ait renoncé à la recherche des causes, pour se restreindre à celle des lois. Ce serait une grave erreur; la loi n'était considérée que comme une découverte provisoire, et la cause comme le but définitif. La preuve que les causes étaient toujours le véritable objet de la science, c'est la tendance universelle à inventer pour expliquer les phénomènes, soit de nouvelles propriétés des corps communs, soit des principes invisibles. Newton découvre que tous les corps se meuvent les uns vers les autres; ses successeurs inventent l'attraction, et en font une propriété essentielle de la matière.

L'attention est attirée sur des mouvements qui jusqu'alors avaient passé inaperçus; aussitôt pour les expliquer, on imagine les deux Haides électriques. Ainsi l'idée de cause était

INTRODUCTION

question géDérale des ori|;iQe94 il prétend unir la physiologie à la psychologie et trouver ^^ns l'organisme l'explication suffisante de tous les phénomènes, même de ceux qui sont attribués à Véme.

Ainsi l'attaque du positivisme est pour ainsi dire négative ; elle consiste à dire : ce que vous enseignez, vous ne le savez pas, vous ne pouvez pas le savoir, personne ne peut le savoir.

L'attaque du monisme est affirmative ; elle se résume en ces termes : ce que vous enseignez est faux, car je sais le contraire et je le prouve scientifiquement.

Notre but est d'examiner dans ce livre quels sont les meilleurs moyens de défense du spiritualisme, contre ces attaques, pratiquement si efficaces et si redoutables, bien qu'en théorie et au point de vue de la logique pure elles soient de bien peu de valeur.

Nous examinerons d'abord quelle est l'origine logique dèt ces deux systèmes; comment le|premier, le positivisme, sort, pfor une illusion explicable, du développement des sciences physiques : comment le second, le monisme^ est la cooséqoence logique du premier : coBiment cependant ces deux systèmes, tous deux ennemis du spiritualisme, se contredisent entre eux.

Puis nous chercherons quelle doit être la tactique du spiritualisme pour combattre ces deux adversaires; nous reconnaîtrons qu'avant tout il importe de les maintenir séparés, de les obliger à rester chacun sur son terrain.

Nous reconnaîtrons ensuite ^que des deux adversaires, le plus dangereux est le premier^ le positivisme. Nous nou9 demanderons comment il doit être combattu, et nous reconnaîtrons que la véritable situation logique pour cette discussion, situation qui n'a pas été suffisamment comprise, consiste à contester au positivisme son principe même, et à invoquer contre lui l'expérience même sur laquelle il prétend s'appuyer.

Nous terminerons cette introduction par Texposé rapide de Targunientation qui montre que le positivisme est en opposition avec la véritable expérience.

Le livre lui-même ne sera que le développement complet de cette argumentation.

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